‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 230 sur 341 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

ment à se délivrer aussi du pénible dilemme qui l'enserrait entre les obligations du passé et ses nouveaux devoirs, il poursuivait de plus un but très différent En 1813, Bernadotte voulait acquérir la Norwège pour la Suède, mais pour lui-même il ne rêvait rien moins que la couronne de France. Différentes indications ne permettent pas de douter que cette pensée l'occupait dès 1812, que le tzar Alexandre, pour s'assurer de son appui, avait fait à Abo des allusions à ce sujet, et que Bernadotte entretenait à cette fin des intelligences en France. Pour les faire réussir il fallait avant tout épargner la nation française. Les opérations militaires et les conseils du prince-royal de Suède se laissèrent plus d'une fois dominer par cette considération, et au désavantage des alliés, dans le cours de l'année 18131.

L'amitié de Bernadotte pour Mme de Staël ne se démentit pas. Il s'attacha Auguste de Staël comme aide-de camp, bien que celui-ci ne se préparât pas à la carrière militaire, et fit entrer son frère cadet dans l'armée. Il employa plus tard Guillaume Schlegel comme secrétaire particulier. Mme de Staël qui, depuis son arrivée en Russie, avait cru prudent de garder le silence envers ses amis, leur donna à ce moment de ses nouvelles. « Ce n'est pas la première fois que l'être qui se fie en Dieu a été conduit au

avant et après le traité de Paris. Revue des Deux Mondes, juin 1856, 460.

1 * Bemhardi, Souvenirs de la vie du comte de Toll, III, 109, 284, 285, 328, 347, 397, 447 ; le même, Histoire de Russie, II, 757.

bonheur par la peine », écrivit- elle à la duchesse Louise1. Dans toutes les lettres qu'elle adresse à celle-ci, à Friderike Brun, qui l'engageait à venir chez elle à Copenhague, l'éloge de Bernadotte, répété sans cesse, devint excessif. Elle lui dédia ses Réflexions sur le Suicide, parce que, lui dit-elle, en dépit du rang éminent où il était placé, « le sang des guerriers, les pleurs du pauvre, les inquiétudes même du faible » étaient l'objet de son humanité prévoyante, et qu'elle attendait de son talent militaire le triomphe de la bonne cause.

Au Genevois Galiffe, qu'elle avait connu à Saint- Pétersbourg chez le banquier de la cour baron Rail, auquel il était attaché comme correspondant, elle écrivait de Stockholm : « Savez-vous ce qu'il faut faire à présent? Désintéresser les Polonais de la question,, parce qu'il n'y a qu'eux de bonne foi et que les gens de bonne foi sont les seuls redoutables. L'empereur Alexandre devrait se déclarer leur roi pour qu'ils redevinssent une Pologne. Une nation est toujours respectable et l'Europe va se relever par l'esprit national V A Saint-Pétersbourg, l'économiste sir Francis d'Ivernois, qui en 1794 s'était enfui de Genève en Angleterre et s'était fait naturaliser dans ce pays, n'avait pas rendu visite à Mme de Staël, parce qu'en 1795 il avait attaqué un de ses écrits,

1 L'Auteur des Souvenirs de Mme Récamier, Coppet et Weimar, 243. Mme de Staël à la duchesse Louise, Coppet, 12 janvier \ 813.

2 Galiffe, D'un siècle à l'autre, 2« partie, 325. Mme de Staël à Galiffe, 20 novembre 1812.

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