‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 24 sur 341 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

tion. La récente Eugénie peut en offrir un petit exemple. J'excepte toutefois Wieland ; ses défauts sont ceux d'un esprit très productif. Les Dialogues dont il a fait suivre dernièrement le roman de son fils sont pour moi un modèle achevé de finesse et de goût 1 ».

Cette prévenance littéraire de Knebel causa un vif plaisir à Mme de Staël. « On voudrait lui donner ce qu'on a de meilleur » , mandait Henriette à son frère, a car sa façon d'accueillir ce qu'on lui offre est vraiment trop aimable 2 », ce qui n'empêchait pas Mme de Staël de faire ses réserves. Quand on lui disait que le genre de talent de Wieland se rapprochait le plus du génie français, elle ne manquait pas de répliquer que pour cette raison même il lui était impossible de le placer si haut, un Allemand ne pouvant être assez Allemand 3. Wieland lui-même ne pensait guère autrement, car il plaisante de la singulière erreur des Français, qui croyaient voir en lui « le Voltaire de l'Allemagne », erreur à laquelle il fut redevable du reste d'échapper plus tard au pillage4.

Mme de Staël ne se dissimulait pas non plus combien il lui restait à faire à elle-même afin de pénétrer dans cet esprit allemand qu'elle aspirait d'autant plus à comprendre, qu'il ne demandait de sa

1 * Knebel, Œuvres posthumes, III, 65. Knebel à Bœttiger, 3 lévrier 1804.

* * H. Dïmtzer, Correspondance de Knebel, 197. Henriette à son frère Charles, 4 février 1803.

8 Henry Grabb Robinson, Diary, réminiscences and correspondent, I, 117.

* * Wieland, Choix de lettres remarquables, 133.

ni 4

part aucune rupture avec le passé. « Il me semble, écrit-elle, que les étrangers eux-mêmes n'aiment pas que nous renions notre patrie et qu'aucune émigration n'a jamais réussi * ».

Pour atteindre ce but, elle travaillait sans relâche, acceptait rarement des invitations à la cour, mais donnait de petits dîners *chez elle; elle cherchait aussi, grâce à l'assistance d'un étranger fixé pour un temps à Weimar, à jeter en quelque sorte un pont entre le monde intellectuel qui l'environnait et celui dans lequel elle avait vécu jusque-là. Cet étranger était un jeune Anglais plein de talent, très apprécié de Goethe, Henry Crabb Robinson, venu en Thuringe pour achever son éducation, et qui bientôt se rendit en Espagne comme correspondant du Times"2.

Bœttiger lui écrivit à la fin de janvier que Mme de Staël, activement occupée de la traduction de Y Esthétique de Schelling, dont elle semblait se tirer à merveille, désirait faire sa connaissance et l'invitait à dîner. 11 l'obligerait fort, ajoutait-il, s'il voulait jeter pour elle sur le papier quelques vues sur le système de Schelling, « transporté du monde de la philosophie dans le monde de l'intelligence ». Tout convaincu qu'il était que pas. un mot de lui sur la philosophie allemande ne pouvait soutenir l'examen devant des juges compétents, Robinson se disait aussi que, malgré cela, il pourrait être de quelque

1 * M. Isler, Lettres posthumes de Charles de Villers, 296. Mme de Staël à Villers, Weimar, 28 décembre 1803.

8 * Correspondance entre Gœthe et Knebel, I, 329, et Lettres de Gœthe à Zelter, V, 280.

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