CHAPITRE SIXIEME
denberg et la ville de Gœttingue, la lettre d'adieu suivante :
« Depuis deux mois je n'ai eu aucune nouvelle de vous, depuis deux ans je ne vous ai pas vu. Vous rappelez-vous que vous assuriez que nous ne serions pas séparés ? Je puis bien dire que vous avez, indépendamment de tout le reste, laissé échapper une belle carrière, et moi, que va-t-il advenir de moi dans l'isolement de mon esprit? Avec qui puis-je parler, et comment me soutenir ? Mon fils aîné est auprès de moi, il est nommé secrétaire d'ambassade aux Etats-Unis... Ma fille est charmante, elle vous écrira de Gothenbourg. Ce sera son dernier adieu, comme aussi le mien ; mais j'espère encore que vous éprouvez le besoin de nous revoir, et de ne pas laisser se perdre ce que Dieu vous avait donné...
« J'irai chez les Doxat ; j'y resterai et y mourrai peut-être ; qui sait ce que Dieu demande de nous ! J'ai toujours des lettres de vous avec moi, je n'ouvre jamais mon secrétaire sans les prendre en main, je regarde l'adresse ; tout ce que j'ai souffert par ces lignes d'écriture me fait frémir, et pourtant je voudrais encore en recevoir. Mon père, vous et Matthieu habitez dans une partie de mon cœur qui est pour toujours fermée. C'est là que je souffre, et toujours d'une façon nouvelle ; c'est là que je suis morte et que je revis, et si je périssais dans les flots, ma voix invoquerait ces trois noms, dont un seul a été fatal. Est-il possible que vous ayez ainsi brisé tout cela ! est-il possible qu'un désespoir comme le mien n'ait
pu vous arrêter ! Non, vous êtes coupable, et votre admirable esprit veut arriver encore à me tromper. Ah! si vous pouviez comprendre ce que je souffre ! *».
Bientôt les amis de Mme de Staël apprirent son heureuse arrivée à Londres. Elle éprouva un sentiment semblable à celui exprimé par le poète :
No Sea
Swells like the bosom of a man set free.
Elle se logea dans une petite maison, d'abord Georges Street, (Hannover Square), puis Argyle Street, (Regent Street), et l'accueil qu'elle reçut à Londres surpassa son attente. Cet accueil ne s'adressait pas seulement à la femme supérieure, mais au principe qu'elle représentait, aux persécutions contre
1 * Adolphe Strcdtmann, Proßls de poètes et caractères de la littérature étrangère, 1879, II, 24. — C'est dans un essai sur Mm* de Staël et Benjamin Constant, qui occupe les pages 3 à 42 du tome II de l'ouvrage signalé ici, que se trouvent cette lettre de Mme de Staël et les quatre qui suivront. Strodtmann, le consciencieux biographe de Henri Heine, les a trouvées dans les papiers posthumes de Benjamin Constant. Seulement, il n'en a pas donné le texte français, et comme il est mort depuis, — le 17 mars 1879, — il est difficile de savoir au juste ce que sont devenus les originaux. Heureusement, il affirme avoir traduit ces lettres « aussi mot à mot que possible », et malgré ce qu'il y a de fâcheux à se voir contraint de retraduire ces cinq morceaux de Mme de Staël d'allemand en français, nous croyons notre traduction assez fidèle, en somme, non seulement à l'esprit, mais aussi à la forme du style de Mme de Staël.
(Note du traducteur.)