‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 236 sur 341 · CHAPITRE SIXIÈME 48 I · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME 48 I

lesquelles ne la garantissaient ni son sexe, ni son isolement, à l'inébranlable confiance enfin qu'elle avait mise dans le triomphe de la cause qui était avant tout la cause de l'Angleterre. Sur ce sol hospitalier de vieux amis vinrent à sa rencontre ; les hommes d'Etat et les politiques lui témoignèrent tous les égards et une sympathie profonde. Et maintenant aussi pouvait paraître le livre qui, elle l'espérait, serait son titre à la gloire, l'œuvre durable de sa vie. En mars l'éditeur Campe, de Hambourg, s'était offert à publier ce livre De l'Allemagne^ « détruit à Paris par la mauvaise conscience ». Mais Mme de Staël était liée, en ce qui concernait le continent, par la promesse que lui avait arrachée Napoléon. D ans ces conditions, son jeune ami des jours de Weimar, qu'elle retrouvait à Londres, Henry Crabb Robinson, entra en négociations avec l'éditeur Murray, qui acquit l'ouvrage au prix de quinze mille guinées. Mmo de Staël n'était arrivée que depuis peu de jours dans la capitale de l'Angleterre, quand on y reçut la nouvelle de la bataille de Yittoria, qui décidait non seulement du sort de la domination française en Espagne, mais, selon le mot de Wellington, chassait Napoléon de l'Allemagne ' .

« Il ne faut pas se dégoûter des principes à cause des malheurs », écrivit-elle alors à Moreau, proscrit comme elle ; « la vérité, et par conséquent la liberté, seront toujours la seule force des honnêtes gens. Le pays que j'habite est bien une grande preuve de la gloire attachée aux gouvernements limités et repré-

1 Lord Acton, Historical Review, juillet 1887, 598. m 31

sentatifs; le mérite personnel y est au-dessus de tout et peut tout * » .

Elle-même était en droit d'espérer que, après tant de tempêtes, elle approchait du port. Cet espoir fut trompé. A la fin de juillet elle reçut la nouvelle que son fils Albert avait succombé dans un duel contre un ofdcier de Cosaques ; le coup qui lui avait ôté la vie conserva, dans l'histoire des duels, une triste célébrité, car le malheureux jeune homme avait été littéralement décapité par son adversaire2. Albert de Staël avait causé à sa mère bien des chagrins, sur la nature desquels renseigne une lettre qu'elle lui écrivait de Stockholm, en 18123. Contrairement à son frère aîné, homme sérieux et rassis, il était léger, bouillant, et ne voulait pas se plier à la règle, bien' qu'il ne manquât pas de capacités. « Ce pauvre Albert avait pris le mouvement de travers, mais il en avait » , écrivait plus tard sa mère à Schlegel. Il était à peine entré en qualité d'officier au service delà Suède, qu'il se sentit humilié par de petites contrariétés, et sa mère dut le prêcher et recourir à l'intervention de Schlegel, pour l'empêcher de commettre des extravagances. Chargé par son général d'une mission à Hambourg, Albert de Staël, qui était lieutenant de hussards, sollicita et obtint de ses chefs la

1 L'Auteur des Souvenirs de Mme Récamier, Coppeù et Weimar, 248.

2* E. M. Arndt, Souvenirs de ma vie extérieure, 177. — * Varhagen von Ense, Mémoires, III, 140, 187. — Pictet de Sergy, Souvenirs, dans Stephen, Life of Madame de Staël, II, 205.

3 Revue rétrospective, lre série, III, 1834.

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