CHAPITRE SIXIÈME
permission de rester auprès du colonel Tettenborn,
entré au service de la Russie, dont le corps était
composé de volontaires de toutes les nations. Parmi
ceux-ci se trouvait aussi Varnhagen von Ense. Ce
dernier se lia d'amitié avec le jeune Staël, et put
vanter plus tard à sa mère la vaillance qu'il avait
déployée dans les divers combats auxquels ils avaient
pris part ensemble. Ce fut par lui également qu'elle
sut enfin tous les détails de la catastrophe qui avait
coûté la vie à son fils. L'entrée du jeune homme
dans le corps de Tettenborn avait eu lieu contre la
volonté de sa mère. Elle était extrêmement inquiète
de lui, quand elle reçut la nouvelle de sa mort. On
se raconta à Genève qu'elle avait supporté cette perte
avec fermeté, avec trop de fermeté peut-être '. Quant
à elle, elle parle du complet affaissement qui succéda
à la première et violente douleur 2.
Cette perte fut bientôt suivie d'une autre. Le comte de Narbonne s'était tiré heureusement des fatigues excessives et des dangers de la campagne de Russie. Au printemps de 1813, l'Empereur l'envoya comme ambassadeur à Vienne ; il ne se fit aucune illusion sur la tournure prise par la politique autrichienne et s'expliqua à ce sujet avec toute la clarté désirable3. De plus, la gaucherie et l'inexpé-
1 Saint-René Taillandier, Lettres inédites, etc., 198. Sismondi à la comtesse d'Albany, Genève, 3 septembre 1813.
2 A G. Schlegel, Correspondance inédite, Bibliothèque de Dresde. Mme de Staël à A. G. Schlegel, Londres, 25 septembre 1813.
3 ■ \Y. Oncken, L'Autriche et la Prusse dans la guerre de
rience des jeunes soldats que levait incessamment Napoléon le remplissaient d'une inquiétude trop justifiée. Il contait à cet égard au duc de Broglie et au général Mathieu Dumas l'anecdote suivante. Il parcourait à Dresde, où ils se trouvaient tous trois en ce moment, avec l'Empereur lui-même, le champ de manœuvres ; les jeunes soldats se montraient fort peu habiles et les instructeurs les rudoyaient à qui mieux mieux. Napoléon, mécontent, se prit à invectiver ceux-ci, qui n'en pouvaient mais; il arracha même le fusil à l'un d'eux et prit sa place sans plus de succès. Puis, se tournant vers Narbonne, et lisant sur son visage les pensées qui lui traversaient l'esprit, il lui dit d'un ton moitié railleur, moitié fâché : « Vous ne croyez pas aux miracles ? — Si fait, mais pourvu que j'aie le temps de faire le signe de la croix ». Sur quoi Napoléon rompit la conversation , parla d'autre chose et rentra1. Quatre semaines plus tard, Narbonne dut se rendre à Prague, avec le duc de Vicence, pour représenter la, France au Congrès et conjurer à la dernière heure une catastrophe dont il avait inutilement signalé l'approche. Pour le punir de n'avoir pas réussi, il fut envoyé en qualité de commandant à Torgau. où le typhus, qui sévissait parmi ses troupes , l'enleva à l'âge de cinquante-huit ans.
Rien dans l'attitude de Mme de Staël ne trahit aux regards curieux qui l'observaient quelle impression
délivrance, II, 198, 209, 312, 315, 332. — Duc de Broglie, Souvenirs, I, 213-215.
1 Duc de Broglie, Souvenirs, 227.