‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 238 sur 341 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

avait faite sur elle la nouvelle de cette mort ! ; mais elle revint plus tard sur les souvenirs qui s'attachaient à cette mémoire. Des lettres à Guillaume Schlegel mentionnent la sympathie que lui inspirait la femme du général Moreau, qui était restée à Londres ; après la mort du général, le 2 septembre Mme de Staël entoura sa veuve de la plus ardente sollicitude. « J'ai pour elle une pitié déchirante » , écrivait-elle dans un état d'esprit qui ajoutait quelque chose de plus tendre à sa compassion habituelle. En même temps elle se sentait arrivée à une période de sa vie où la douleur maternelle elle-même ne pouvait l'empêcher de sentir que son œuvre menaçait de rester inachevée, et que, pour la terminer, elle avait besoin de toute la force dont elle disposait encore.

En octobre 1813 parut le livre De l'Allemagne, dont la première édition fut épuisée en trois jours2.

Destiné à la glorification d'une nation vaincue, et cela à l'heure la plus sombre de son histoire, il fut au contraire témoin de son relèvement et de son triomphe. A la hardie affirmation de la Préface : « Ce que les philosophes mettaient en système s'accomplit, et l'indépendance de l'âme fondera celle des Etats » , répondit le canon de Leipzig.

Depuis la publication du livre de Mme de Staël, près de quatre-vingts années se sont écoulées ; ce

1 Miss Berry, Journals and Correspondent, II, 546.

2 Henry Crabb Robinson, Diary, réminiscences and correspondent, I, 267. — A. G. Schlegel, Correspondance iné

livre a eu à subir l'épreuve du temps, et l'on peut affirmer aujourd'hui qu'il y a résisté et que Mme de Staël a créé une œuvre durable. Si l'on veut se rendre compte de la nature de l'impression générale exercée, avant et après Iéna, par l'Allemagne du temps classique, par ses poètes et ses penseurs, ses écrivains et ses savants, son peuple et ses mœurs, sa situation politique et sociale, on ne trouvera nulle part cette impression fixée d'une manière plus directe et plus vivante que ^x^V Allemagne. Jamais encore un étranger n'avait observé et décrit l'Allemagne d'une façon à la fois si perspicace et si bienveillante, si exempte de préjugés et si sympathique. Il n'y a pas à s'étonner que la critique ait trouvé, dans les détails, maintes choses à rejeter, et plus de choses encore à reprendre ; ce qui a droit d'étonner davantage, c'est que tant de choses aient tenu devant elle. Si l'on considère l'étendue de la tâche, la brièveté du temps, les obstacles de tout genre qu'il s'agissait de vaincre avant de franchir les barrières élevées par l'ignorance et le* préjugés, la nationalité et la langue étrangères, le courant d'idées insolite, l'éloge ne doit pas rester borné à la valeur littéraire de l'entreprise. Ainsi que plus d'un grand livre écrit avant celui de Mme de Staël, le sien était surtout un fait, et pour être juste à son égard, il convient de l'apprécier comme tel. 11 fallait un grand courage, une rare indépendance d'esprit, pour parler aux vainqueurs de biens qui ne se laissaient pas conqué-

dite, Bibliothèque de Dresde. Mme de Staël à A. G. Schlegel, Londres, 9 novembre 1813.

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