‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 239 sur 341 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

rir sur les champs de bataille, pour opposer à la domination napoléonienne l'empire de la pensée, et prédire que cet empire triompherait du sien. Que l'Empereur l'ait ainsi compris, la condamnation du livre le prouve, et à ce point de vue cette condamnation était entièrement justifiée. Il suffisait,en effet, d'accepter les conclusions de l'ouvrage pour se déclarer par là même affranchi du joug de la force. « Ce n'est sûrement pas pour les avantages de cette vie, pour assurer quelques jouissances de plus à quelques jours d'existence, et retarder un peu la mort de quelques mourants » , est-il dit dans le chapitre sur la morale, « que la conscience et la religion nous ont été données. C'est pour que des créatures en possession du libre arbitre choisissent ce qui est juste en sacrifiant ce qui est profitable, préfèrent l'avenir au présent, l'invisible au visible, et la dignité de l'espèce humaine à la conservation même des individus. Les individus sont vertueux quand ils sacrifient leur intérêt particulier à l'intérêt général, mais les gouvernements sont à leur tour des individus qui doivent immoler leurs avantages personnels à la loi du devoir. Si la morale des hommes d'Etat n'était fondée que sur le bien public, elle pourrait les conduire au crime, si ce n'est toujours, au moins quelquefois, et c'est assez d'une seule exception justifiée pour qu'il n'y ait plus de morale dans le monde ; car tous les principes vrais sont absolus ; si deux et deux ne font pas quatre, les plus profonds calculs de l'algèbre sont absurdes ; s'il y a dans la théorie un seul cas où l'homme doive manquer à son devoir, toutes

les maximes philosophiques et religieuses sont renversées, et ce qui reste n'est plus que de la prudence ou de l'hypocrisie ! » .

On ne pouvait se mettre plus résolument qu'elle ne le fait, dans ce passage et dans beaucoup d'autres, du côté des victimes, des Allemands par conséquent. Il est d'autant plus remarquable que Mme de Staël Fart fait, parce que, aussi peu que Fichte, qui s'imaginait avoir fait entendre dans le désert, en 4807-1808, « en des jours profondément corrompus », ses Discours à la nation allemande , Mme de Staël croyait à une régénération politique des Allemands2. « Celui qui, en Allemagne, ne s'occupe pas de l'univers, n'a vraiment rien à faire », dit-elle quelque part sur un ton moitié plaisant, moitié sérieux. « Les sectes philosophiques et religieuses qui, sous divers noms, ont existé en Allemagne, n'ont presque point eu de rapport avec les affaires politiques, lit-on à un autre endroit ; et le genre de talent nécessaire pour entraîner les hommes à des résolutions vigoureuses, s'est rarement manifesté dans ce pays. On peut discuter sur la philosophie de Kant, sur les questions théologiques, sur l'idéalisme ou l'empirisme, sans qu'il en résulte jamais rien que des livres 3 » . — Elle se trompait, et les quelques années qui s'écoulèrent entre la rédac-

1 Mme de Staël, De V Allemagne, 3e partie, chap. 13 : De la morale fondée sur l'intérêt national. Rapprocher la lre partie, chap. 2 : Des mœurs et du caractère des Allemands.

2 * H. de Treitschke, Fichte et Vidée nationale. Etudes historiques et politiques, I, 132.

3 Mme de Staël, De V Allemagne, lre partie, chap. 18; 4* partie, chap. 8.

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