CHAPITRE SIXIÈME
tion du livre et sa publication suffirent pour rejeter de tels jugements dans le domaine des anachronismes. '
A part cette exception, elle a excellemment observé le caractère allemand et laissé peu de choses à découvrir à ceux qui vinrent après elle. Elle trouve la séparation des classes plus-prononcée en Allemagne que partout ailleurs, ce qui mène à cette conséquence, que les nobles y ont trop peu d'idées, et les gens de lettres trop peu d'habitude des affaires ; mais elle reconnaît en même temps que cette démarcation n'a dans le fait rien d'offensant, car « la bonhomie se mêle à tout en Allemagne, même à l'orgueil aristocratique ; et les différences de rang se réduisent à quelques privilèges de cour, à quelques assemblées qui ne donnent pas assez de plaisir pour mériter de grands regrets : rien n'est amer, dans quelque rapport que ce puisse être, lorsque la société, et par elle le ridicule, a peu de puissance. Les hommes ne peuvent se faire un véritable mal à l'âme que par la fausseté ou la moquerie ; dans un pays sérieux et
vrai, il y a toujours de la justice et du bonheur
Les Allemands, à quelques exceptions près, sont peu capables de réussir dans tout ce qui exige de l'adresse et de Fhabileté ; tout les inquiète, tout les embarrasse, et ils ont autant besoin de méthodes dans les actions que d'indépendance dans les idées. (Eux) qui ne peuvent souffrir le joug des règles en littérature, voudraient que tout leur fût tracé d'avance en fait de conduite ; ils ne savent pas traiter avec les hommes ; et moins on leur donne à cet égard l'occasion de se
décider par eux-mêmes, plus ils sont satisfaits. Les institutions politiques peuvent seules former le caracctère d'une nation ; la nature du gouvernement de l'Allemagne était presque en opposition avec les lumières philosophiques des Allemands. De là vient qu'ils réunissent la plus grande audace de pensée au caractère le plus obéissait. La prééminence de l'état militaire et les distinctions de rang les ont accoutumés à la soumission la plus exacte dans les rapports de la vie sociale : ce n'est pas servilité, c'est régularité chez eux que l'obéissance ; ils sont scrupuleux dans l'accomplissement des ordres qu'ils reçoivent, comme si tout ordre était un devoir1 ».
A l'Allemagne septentrionale, active et capable de privations, Mme de Staël oppose l'Allemagne méridionale, qui « se maintient dans un état de bienêtre monotone, singulièrement nuisible à l'activité des affaires comme à celle de la pensée » . Ce qui la frappe le plus en Autriche, c'est l'antipathie instinctive contre tout ce qui s'élève au-dessus de la médiocrité et qui menace d'interrompre la routine, de sorte qu'on est en droit de se demander, en présence de ce bien-être silencieux, si le bonheur, loin de résider dans le développement des facultés intellectuelles, ne se trouvait pas plutôt dans leur étouffement. Une société qui ne s'intéresse ni à la politique, ni à la littérature, ni aux beaux- arts, tombe nécessairement dans la vulgarité. « Un commérage ennobli par les grands noms qu'on prononce, mais qui a pourtant le même fond que celui des gens du peuple », tel est
1 Mme ûe Staël, De V Allemagne, lre partie, chap. 2.