‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 25 sur 341 · CHAPITRE PREMIER 5l · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER 5l

utilité en pareille matière à une dame française, fûtce à Mme de Staël. 11 promit donc ce qu'elle désirait et se présenta chez elle. Elle le reçut à la mode de son pays, decorously, suivant son expression, dans son lit, en train d'écrire, son bonnet de nuit sur la tête. Elle s'entretint avec lui jusque dans l'aprèsmidi, et, à partir de ce joirr, l'invita souvent à sa table. Habituellement, en pareille circonstance, iln'y avait auprès de la maîtresse de maison qu'une dame, la première fois Mme de Kalb. A une autre occasion vint Charles-Auguste, auquel Mme de Staël présenta Robinson en ces termes : « J'ai voulu connaître la philosophie allemande ; j'ai frappé à la porte de tout le monde, Robinson seul l'a ouverte » .

Le jeune Anglais chercha avant tout à lui faire comprendre Goethe; mais il la jugea bien vite incapable de se rendre un compte exact des raisons de sa supériorité. Elle s'était assimilé jusqu'à un certain degré l'admiration universelle dont il était l'objet ; mais malgré ses sympathies intellectuelles si promptes, elle n'avait jamais pénétré le sens des plus fines de ses épigrammes, de celle-ci par exemple :

Toutes les neuf, elles m'ont souvent fait signe: je veux parler

[des Muses ;

Mais je ne pris pas garde à elles, je pressais nia maîtresse sur mon

' [sein.

Or, j'ai quitté ma bien-aimée, et les Muses aussi m'ont quitté ;

Alors je lauçai des regards lurtifs, cherchant un couteau ou une

[corde.

Mais l'Olyaipe est plein de dieux. Tu vins me sauver, Ennui ! Tu es salué père des Muses.

Robinson lui ayant dit à ce propos qu'elle n'avait

pas compris Goethe et ne le comprendrait pas, ses yeux étincelèrent et elle lui répliqua de sa voix sonore et avec un beau geste qui lui était familier : « Monsieur, je comprends tout ce qui mérite d'être compris ; ce que je ne comprends pas n'existe pas ». Le jeune homme s'inclina. C'était à table. Le repas terminé, Mme de Staël s'approcha de lui, lui tendit affectueusement la main et dit : « J'ai été fâchée un moment, mais c'est fini ». Une autre fois il lui citait le beau passage de Kant : « Il y a deux choses qui, plus je les contemple, remplissent mon esprit d'une admiration croissante : le ciel étoile au-dessus de ma tête et la loi morale au -dedans de moi ». Elle s'élança de son siège en s'écriant : « Ah 1 comme cela est beau ! ». Plusieurs années après, cependant, lisant la traduction de ce passage dans le livre De l'Allemagne, Robinson trouva, à son grand déplaisir, qu'elle débutait par ces mots : « Pour les cœurs sensibles il y a deux choses qui, plus on les contemple », etc.

En une autre circonstance elle lisait devant lui, Bœttiger et quelques autres invités, sa traduction de La Fiancée de Gorinthe, ce poème que Herder, soit dit en passant, n'a jamais cessé de qualifier cl'« horrible » . Tous louèrent ses vers, à l'exception de Robinson. En réponse à une de ses questions, il lui dit qu'elle n'avait pas remarqué le trait final et par suite ne l'avait pas traduit. « Vous tous m'avez louée, Robinson seul m'a corrigée », observa-t-elle en se tournant vers son auditoire. Elle discuta longtemps avec le jeune Anglais sur la qualification de « musique pétrifiée »

Page 1