CHAPITRE SIXIÈME 4Ç
nation qui sait en un seul mot exprimer des nuances aussi délicates ! Le français est la langue du monde digne de devenir la langue universelle, pour que chacun puisse se tromper et se mentir à l'envi!... Je frissonne lorsque j'entends un mot de français ! ' »
Mme de Staël pensait à peu près de même et a rappelé de son côté la boutade d'Aurélie. a L'esprit de conversation », dit- elle en termes frappants, « a quelquefois l'inconvénient d'altérer la sincérité du caractère; ce n'est pas une tromperie combinée, mais improvisée, si Ton peut s'exprimer ainsi. Les Français ont mis dans ce genre une gaieté qui les rend aimables ; mais il n'en est pas moins certain que ce qu'il y a de plus sacré dans ce monde a été ébranlé par la grâce, du moins par celle qui n'attache de l'importance à rien et tourne tout en ridicule2 ».
Plus le caractère allemand se montrait naturel et original et plus il plaisait à Mmc de Staël ; mais le cas était plus fréquent dans le Nord que dans le Midi. « On ne saurait s'imaginer en France », écrit l'auteur, « à quel point les lumières sont répandues en Allemagne. J'ai vu des aubergistes, des commis de barrières, qui connaissaient la littérature française. On trouve jusque dans les villages des professeurs de grec et de latin. Il n'y a pas de petite ville qui ne renferme une assez bonne bibliothèque, et presque
1 * Gœthe, Les années d'apprentissage de Wilhelm Meister, livre IV, chap. 16 et 20 ; livre V, chap, 16, passim.
2 Mme de Staël, De i Allemagne, lre partie, chap. 11 et
partout on peut citer quelques hommes recommandables par leurs talents et par leurs connaissances. Si l'on se mettait à comparer, sous ce rapport, les provinces de France avec l'Allemagne, on croirait que les deux pays sont à trois siècles de distance l'un de l'autre. Paris, réunissant dans son sein l'élite de l'empire, ôte tout intérêt à tout le reste ». Picard et Kotzebue ont composé chacun une comédie sur les habitants des petites villes. L'auteur français représente les provinciaux cherchant sans cesse à imiter la capitale, et l'auteur allemand les bourgeois enchantés et fiers du lieu qu'ils habitent et qu'ils croient incomparable. « La différence des ridicules donne toujours l'idée de la différence des mœurs. En Allemagne, chaque séjour est un empire pour celui qui y réside ; son imagination, ses études, ou seulement sa bonhomie, l'agrandissent à ses yeux ; chacun sait y tirer de soi-même le meilleur parti possible... Les hommes distingués de l'Allemagne, n'étant point rassemblés dans une même ville, ne se voient presque pas et ne communiquent entre eux que par leurs écrits ; chacun se fait sa route à soi-même, et découvre sans cesse des contrées nouvelles dans la vaste région de l'antiquité, de la métaphysique et de la science. Ce qu'on appelle étudier en Allemagne est vraiment une chose admirable : quinze heures par jour de solitude et de travail, pendant des années entières, paraissent une manière d'exister toute naturelle ; l'ennui même de la société fait aimer la vie retirée ». D'autre part, dans chaque Université allemande5 plusieurs professeurs étant en concurrence