CHAPITRE SIXIÈME
pour chaque branche d'enseignement, tous doivent nécessairement avoir de l'émulation, intéressés qu'ils sont à l'emporter les uns sur les autres, en attirant un plus grand nombre d'élèves ; et de là vient l'universalité de connaissances que l'on remarque dans presque tous les hommes instruits de l'Allemagne. Quant aux Universités elles-mêmes, on ne peut mieux les louer qu'en disant que leur enseignement commence là où il cesse chez la plupart des autres nations. A propos de l'éducation, la méthode de Pestalozzi est soigneusement passée en revue . Mme de Staël l'oppose aux idées chimériques de Jean- Jacques Rousseau, et dit que, contrairement à celles-ci, elle est réelle, applicable, et peut avoir une grande influence sur la marche future de l'esprit humain. Elle « simplifie et gradue les idées de telle manière qu elles sont mises à la portée de l'enfance, et que l'esprit de cet âge arrive, sans se fatiguer, aux résultats les plus profonds. En passant avec exactitude par tous les degrés du raisonnement, Pestalozzi met l'enfant en état de découvrir lui-même ce qu'on veut lui enseigner... L'instruction qu'on acquiert chez lui donne à chaque homme, de quelque classe qu'il soit, une base sur laquelle il peut bâtir à son gré la chaumière du pauvre ou le palais des rois » . Les établissements analogues de Fribourg, Berne et Yverdun, et leurs efforts pour rendre accessibles même aux plus pauvres les bienfaits d'une meilleure éducation, éveillaient du reste à Goppet le plus vif intérêt ; on y suivait avec une ardente curiosité les résultats des différentes méthodes de Pestalozzi,
Fellenberg, et celle du Père franciscain Gérard, qui tentait de son côlé une réforme des écoles populaires, grâce à l'emploi systématique de la science du langage1.
Mme de Staël trouvait le peuple allemand un peu lent et lourd, mais en somme plus instruit qu'en France, sincère et fidèle. Ses défauts comme ses qualités, dit-elle, le soumettent à l'honorable nécessité de la justice. Elle parle de « cette vie intime », de « cette poésie de l'âme » qui caractérise les Allemands. « Les habitants des villes et des campagnes, les soldats et les laboureurs, savent presque tous la musique ; il m'est arrivé d'entrer dans de pauvres maisons noircies par la fumée de tabac, et d'entendre tout à coup non seulement la maîtresse, mais le maître du logis, improviser sur le clavecin, comme les Italiens improvisent en vers. L'on a soin presque partout que, les jours de marché, il y ait des joueurs d'instruments à vent sur le balcon de l'hôtel-de-ville qui domine la place publique : les paysans des environs participent ainsi à la douce jouissance du premier des arts. Les écoliers se promènent dans les rues, le dimanche, en chantant les psaumes en chœur - » .
Dans le tableau varié que Mme de Staël trace de la vie allemande, une lacune pourtant est sensible. La classe moyenne, qui conservait bien plus fidèlement que la noblesse le trait national et les mœurs traditionnelles, échappait alors plus qu'aujourd'hui à
1 Duc de Broglie, Souvenirs, II, 48-62.
2 Mme de Staël, De l'Allemagne, lre partie, chap. 2.