CHAPITRE SIXIEME
l'observation, et fermait aux étrangers sa scène active mais étroite. Pour faire connaissance avec ce monde, Mme de Staël aurait dû recourir aux descriptions de Werther et de Wilhelm Meister, de Hermann et Dorothée, & Egmont et de Faust, où est dépeinte si fidèlement et en traits si fins la vie dans le ménage et à l'atelier, sur le marché et sous le porche, à l'église et à la maison, à une époque où la bourgeoisie, qui occupait les situations les plus diverses, gardait cependant encore ces mœurs patriarcales qui répondent si bien au caractère allemand. Mme de Staël a négligé ces peintures. Ce qui captive son intérêt dans Werther, c'est le merveilleux développement psychologique ; dans Wilhelm Meister, elle est fascinée par les idées philosophiques de Goethe ; elle remarque que le héros de son roman est un tiers importun qu'il a mis, on ne sait pourquoi, entre son lecteur et lui ; ce qui la charme avant tout, c'est l'épisode de Mignon. Dans Egmont, qui lui parait d'ailleurs la plus belle des pièces dramatiques de Goethe, elle critique le mélange du ton populaire avec la dignité tragique, qui lui semble troubler la marche héroïque du drame » ; Mme de Stein traitait, on le sait, Claire, l'amante d'Egmont, de « fille» ; Mme de Staël, qui a enrichi le vocabulaire français du mot vulgarité, l'applique à la mère de la jeune fille aimée par Egmont, qu'elle déclare « très vulgaire ». Mais plus encore que ces jugements, l'appréciation qu'elle porte sur Hermann et Dorothée révèle le manque de sens pour la diversité infinie des situations humaines et pour les exigences de la réalité, m 32
Sans doute, elle parle bien de l'émotion douce qui se fait sentir dans cet ouvrage depuis le premier vers jusqu'au dernier, de la dignité naturelle qui règne dans les moindres détails et qui ne déparerait pas les héros d'Homère. « Néanmoins, il faut en convenir», ajoute -t-elle, « les personnages et les événements sont de trop peu d'importance. Le sujet suffit à l'intérêt quand on le lit dans l'original ; dans la traduction, cet intérêt se dissipe. En fait de poème épique,, il me semble qu'il est permis d'exiger une certaine aristocratie littéraire ; la dignité des personnages et des souvenirs historiques qui s'y rattachent peut seule élever l'imagination à la hauteur de ce genre d'ouvrage1 ». L'œuvre, par contre, dans laquelle la différence des rangs s'accuse jusqu'à amener le conflit tragique entre eux, Cabale et Amour, n'est mentionnée qu'en passant dans L'Allemagne, et comme un ouvrage que les principes de l'art aussi bien que ceux de la morale peuvent réprouver. Dans un pays tel que l'Allemagne et particulièrement la Prusse, où chacun était maître de dire et de faire imprimer ce qui lui plaisait, et où, en dépit de cette liberté, M™ de Staël ne rencontra pas, durant tout son séjour, un seul individu qui se plaignît d'actes arbitraires de la part du gouvernement2, elle conclut à juste titre que la satire du poète ne répondait que très exceptionnellement aux faits réels, et qu'on pou-
1 Mme de Staël , De V Allemagne, 2e partie , chap.
2 Mme de Staël, De V Allemagne , lre partie, chap.