CHAPITRE SIXIEME
vait s'en remettre tranquillement à l'action du temps pour les changements nécessaires. Cette action a été lente. Aujourd'hui encore, à la veille d'un nouveau siècle et après tant de transformations politiques radicales, beaucoup de choses, dans la vie sociale des Allemands, sont restées à peu près telles que nous les décrit le livre de Mme de Staël. Elle fait ses réserves à leur sujet, pour passer sur le terrain intellectuel, où elle pouvait satisfaire son besoin de justice à notre égard.
Cette justice était-elle si facile ?
Trente ans avant Mme de Staël, Frédéric II avait exprimt son opinion sur la littérature de son pays dans un écrit intitulé : De la Littérature allemande, des défauts qu on peut lui reprocher, quelles en sont les causes et par quels moyens on peut les corriger. Cet écrit donna lieu à une foule de répliques, les unes polémiques, les autres apologétiques1. Ce qui fut dit pour et contre n'empêche pas ceci: la brochure du roi, publiée en novembre 1780, c'est-à-dire quelques mois avant la mort de Lessing, survenue le 15 février de Tannée suivante, ne mentionne en aucune façon ce réformateur de la littérature allemande. Klopstock et Wieland ne sont pas nommés davantage, quoique Frédéric connût le premier. 11 parle de Gœtz de Berlichingen, mais en quels termes ! « Voilà encore un Gœtz de Berlichingen qui paraît sur la scène, imitation détestable de ces mauvaises pièces anglaises, et le parterre applaudit et demande
1 * Krause, Frédéric le Grand et la poéne allemande, II, 16 et sqq., Revue historique de Sybel, 1887, 505-521.
avec enthousiasme la répétition de ces dégoûtantes platitudes ». Ces mauvaises pièces anglaises sont celles de Shakespeare, qu'il traite même d' « abominables » quelques lignes plus haut. Frédéric II ne savait qu'imparfaitement l'allemand ; mais ceux qui le savaient ne voyaient souvent pas plus clair que lui au sujet des chefs-d'œuvre de la littérature allemande. Ce que les plus grands représentants de celle-ci avaient à essuyer de la part de la critique contemporaine et de la presse du jour, on peut en juger par des appréciations comme celles que Victor Hehn entre autres a rassemblées relativement à Goethe1. Ce n'était pas le grand public, mais Lessing, qui disait de l'auteur de Werther et de Gœtz de Berlichingen, que si jamais il arrivait au bon sens, « il ne serait pas beaucoup plus qu'un homme ordinaire ». Klopstock trouvait Hermann et Dorothée inférieur à la Louise de Voss, et travestissait les noms de Schiller et de Gœthe en ceux de Schüler (écolier) et de Gothe (Goth). Iffland osait dire de Ylphigénie du poète que la simplicité grecque y dégénérait en trivialité. Schiller critiquait le libéralisme politique de la rhétorique ftEgmont, et Faust, publié en fragment, ne sut point tout d'abord lui plaire. Plus tard, en 1804, Benjamin Constant, nouslavons dit, jugeait que ce premier Faust valait moins que Candide, comme, d'autre part, Guillaume Schlegel, d'ailleurs si fin et pénétrant, ne comprenait pas la grandeur de
^Victor Heyn, Pensées sur Gœthe. Gœthe et le public, 57, 62, 64, 86, 87.