CHAPITRE SIXIÈME 5oi
Molière, reconnue depuis longtemps en Allemagne par des juges moins compétents1.
Mme de Staël a eu, pour sa part, à payer ce tribut d'erreur, même du goût le plus épuré. Il faut citer au premier rang, sous ce rapport, la conclusion de son appréciation de Faust. Cette pièce, dit-elle, « n'est certes pas un bon modèle. Soit quelle puisse être considérée comme l'œuvre du délire de l'esprit ou de la satiété de la raison, il est à désirer que de telles productions ne se renouvellent pas2». On a, par contre, relevé la justesse de cette remarque, que le Faust survivant, c'est-à-dire le Faust delà seconde partie du drame, était mort.
La critique des Affinités électives s'en tient aux côtés extérieurs du roman. Rien n'indique qu'elle ait remarqué que précisément cette œuvre de Goethe lui aurait offert ce qu'elle chercha toute sa vie : la plus profonde analyse psychologique des rapports entre l'homme et la femme dans le mariage, leurs conflits tragiques et le salut intérieur des individus dû au renoncement volontaire à l'ordre moral. La Française avait peine, sans doute, à comprendre la noble et calme figure d' Eleonore d'Esté, une des plus ravissantes de la poésie de tous les temps, si délicate, fragile presque dans son enveloppe de souffrance résignée, qu'elle se dérobe à tout contact trop rude. Or, Mme de S tari s'est rendue coupable à son égard d'un traitement de ce genre, lorsqu'elle dit que Gœthe a peint
1 * Jakobs, Molière. Appendice à la Théorie générale des beaux-arts de Su Izer, 1795, IV.
2 Mme de Staël, De l'Allemagne, 2e partie, chap. 23..
la sœur du duc de Ferrare « comme appartenant par ses vœux à l'enthousiasme, et par sa faiblesse à la prudence ». La prudence, en effet, n'avait rien à voir ici. Tout le mérite du renoncement d'Eléonore est d'être le fait de la nature, et non des exigences extérieures. Au sujet de la Fiancée de Messine, dans laquelle Schiller introduisit des chœurs à l'imitation de la tragédie antique, Mme de Staël dit que la poésie en est superbe, mais que les interlocuteurs lyriques n'en sont pas moins, quoiqu'ils disent, des « chœurs de chambellans » . Son erreur de jugement vient de ce que, dans ces chœurs, elle n'a pas su discerner la voix populaire. Le recueil de Herder intitulé Voix des Peuples est faussement traduit par Chansons populaires, et c'est mal apprécier Goethe que de dire de lui : « le temps l'a rendu spectateur » .
Mais, en revanche, justement dans cette partie du livre, que de choses excellentes ! Avant tout la figure de Schiller. Son sens historique, sa rhétorique entraînante, son accent pathétique, l'ardeur sévère avec laquelle il aspirait, dans la vie et dans l'art, à un idéal de grandeur et de pureté morale, la puissance dramatique prodigieuse avec laquelle il le réalisait poétiquement, tous ces traits essentiels étaient infiniment plus accessibles à la Française que les sentiers enchevêtrés de la poésie de Gœthe. Son roman préféré reste Werther, mais le drame allemand le plus remarquable et le plus achevé est à ses yeux Marie Stuart, dont les qualités purement théâtrales ne la captivaient pas moins que les caractères donnés aux principaux personnages. Chez Schiller plu3 que