‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 247 sur 341 · CHAPITRE SIXIEME 5o · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME 5o

chez nul autre elle retrouva, transfigurée par le plus noble enthousiasme, la pensée libérale qui resta jusqu'à la fin le ton dominant de sa propre conviction ; c'est à lui surtout que se rapporte cet aveu qu'on lit dans son livre : « Lorsque j'ai commencé l'étude de l'allemand, il m'a semblé que j'entrais dans une sphère nouvelle où se manifestaient les lumières les plus frappantes sur tout ce que je sentais auparavant* d'une manière confuse ! ».

A côté de Gœthe et Schiller, Lessing et Herder occupent, dans L'Allemagne, la place la plus importante. Elle dit du poète de Nathan le Sage que, « dialecticien spirituel et serré dans ses arguments, l'enthousiasme pour le beau remplissait cependant le fond de son âme; il avait une ardeur sans flamme, une véhémence philosophique toujours active, et qui produisait par des coups redoublés des effets durables ». Grâce à lui, « on osa se dire Allemand en Allemagne » , et c'est là le plus grand éloge que peut accorder Mme de Staël à l'illustre pionnier intellectuel. « La critique », ajoute-t-elle, «est un traité sur le cœur humain autant qu'une poétique littéraire ». En appréciant Emilia Galotti, elle laisse son ami Frédéric Schlegel « geler en admirant et admirer en gelant » ; elle est d'un avis différent du sien sur cette pièce, dont elle trouve les sentiments trop forts pour le cadre, mais qui au demeurant n'en est pas moins tragique. Quant à Herder, elle trouvait que ses Idées sur la philosophie de l'histoire de l'Humanité étaient peut-être le livre allemand écrit avec le

1 Mme de Staël, De V Allemagne, 2e partie, chap. 31.

plus de charme. « C'est une lecture délicieuse », dit-elle, « que les divers chapitres sur Persépolis et Babylone, sur les Hébreux et sur les Egyptiens ; il semble qu'on se promène au milieu de l'ancien monde avec un poète historien qui touche les ruines de sa baguette et reconstruit à nos yeux les édifices abattus » . Elle avait des motifs personnels pour louer un procédé littéraire qui devait lui rappeler par plus d'un côté sa propre façon de produire. « On a dit (de Herder) », ainsi se termine le chapitre qui lui est consacré, « que ses écrits ressemblaient à une conversation animée : il est vrai qu'il n'a pas, dans ses ouvrages, la forme méthodique qu'on est convenu de donner aux livres. C'est sous les portiques et dans les jardins de l'Académie que Platon expliquait à ses disciples le système du monde intellectuel. On retrouve dans Herder cette noble négligence du talent toujours impatient de marcher à des idées nouvelles. C'est une invention moderne, que ce qu'on appelle un livre bien fait. La découverte de l'imprimerie a rendu nécessaires les divisions, les résumés, tout l'appareil enfin de la logique. La plupart des ouvrages scientifiques des anciens sont des traités ou des dialogues qu'on se représente comme des entretiens écrits. Montaigne aussi s'abandonnait de même au cours naturel de ses pensées. 31 faut, il est vrai, pour un tel laisse?*- aller, la supériorité la plus décidée : l'ordre supplée à la richesse, et si la médiocrité marchait au hasard, elle ne ferait d'ordinaire que nous ramener au même point avec la fatigue de plus ; mais un homme de génie intéresse davantage

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