CHAPITRE SIXIÈME 5c
féroce en réalité ; il présente la nature humaine sous le plus déplorable aspect, et nous offre pour toute consolation le rire sardonique qui nous affranchit de la pitié envers les autres, en nous y faisant renoncer pour nous-mêmes... S'il n'y a rien dans l'âme que ce que les sensations y ont mis, l'on ne doit plus reconnaître que deux choses réelles et durables sur la terre, la force et le bien-être, la tactique et la gastronomie. On a connu de tout temps ces maximes ; mais on les croyait réservées aux valets dans les comédies... Notre pauvre nature, est souvent égoïste et vulgaire, il faut s'en affliger ; mais c'est s'en vanter qui est nouveau. L'indifférence et le dédain pour les choses exaltées sont devenus le type de la grâce, et les plaisanteries ont été dirigées contre l'intérêt vif qu'on peut mettre à tout ce qui n'a pas dans ce monde un résultat positif.. . L'incrédulité dogmatique, c'est-à-dire celle qui révoque en doute tout ce qui n'est pas prouvé par les sensations, est la source de la grande ironie de l'homme envers lui même ; toute la dégradation morale vient de là ».
Il importe donc d'examiner ce qu'a gagné la nation qui a rejeté une métaphysique menant à de semblables conclusions et qui est arrivée par d'autres voies au développement de ses facultés et aux règles de sa conduite morale '.
Il est advenu ici aux Allemands ce qui advint aux alchimistes : le secret de l'univers ne s'est pas révélé à eux, mais en se plongeant dans la spéculation, ils rencontrèrent d'autres vérités qui leur seraient res-
1 Mme de Staël, De l'Allemagne, 3e partie, chap. 4.
5o8 MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
tées inconnues. Les monades de Leibnitz ont beau n'être qu'une hypothèse aussi gratuite que toutes celles dont on s'est servi pour expliquer l'origine des choses ; cela n'empêche pas sa Théodicée d'être un des ouvrages les plus profonds et les mieux raisonnés sur la théorie de 1'infmi. Kant a continué l'œuvre de son grand prédécesseur, en ce que, lui aussi, il a tout spécialement insisté sur le droit de la personnalité intellectuelle et sur la liberté morale.
Le chapitre sur Kant est traité avec tout le soin possible, comme étant de beaucoup le plus important du livre, et comme le pivot autour duquel gravite tout le reste. Ce travail parut si étonnant, que la critique au premier moment ne voulut pas croire qu'il sortait de la main d'une femme et l'attribua à des plumes plus compétentes. Mais quand cette supposition fut devenue inadmissible et que l'impulsion donnée par Mme de Staël eut porté ses fruits, il s'opéra une réaction, et on l'accusa de n'avoir pas l'intelligence des choses philosophiques l. Ce reproche non plus n'était pas justifié. Trente ans après la publication du livre de Mme de Staël parurent les premiers essais de Victor Cousin sur la philosophie de Kant 2. L'éducation, la vocation et le talent l'avaient préparé à la tâche de donner un aperçu général de la doctrine du philosophe de Kœnigsberg ;
1 Alexandre Vinet, Etudes sur la littérature française du dix-neuvième siècle , I : Mme de Staël.
2 Victor Cousin, Kant et sa philosophie. Publié d'abord dans la Revue des Deux Mondes, 1840. — Paul Janet, Victor Cousin. Même revue, 1884.