‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 250 sur 341 · CHAPITRE SIXIÈME 50Q · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME 50Q

mais, à côté du travail de l'homme du métier, ne pâlit pas trop l'essai de la femme qui disait du sien : « Je ne me flatte assurément pas d'avoir pu rendre compte, en quelques pages, d'un système qui occupe, depuis vingt ans, toutes les têtes pensantes de l'Allemagne ; mais j'espère en avoir dit assez pour indiquer l'esprit général de la philosophie de Kant, et pour pouvoir expliquer dans les chapitres suivants l'influence qu'elle a exercée sur la littérature, les sciences et la morale ».

Comme c'était là son but véritable, elle pouvait s'abstenir de mentionner les luttes entre les diverses tendances et les différentes écoles. La quantité d'idées neuves, dit-elle, qui circulent en Allemagne depuis plusieurs années sur les sujets littéraires et philosophiques, pourraient tromper un étranger et lui faire prendre pour un génie supérieur celui qui ne ferait que répéter ces idées. La conviction de plus en plus répandue que l'existence morale est régie par des lois immuables, fait que la société a moins de pouvoir sur chaque homme, et que l'individu traite ainsi de tout avec soi-même. Cette notion fondamentale réagit même sur l'art, car elle seconde l'essor de la pensée. Mais qu'ici il y eût un écueil caché, c'est ce qui n'a pas échappé à l'auteur. Les idées ingénieuses qui dérivent des théories font, ditelle, illusion sur la véritable nature du talent. On prouve spirituellement que telle ou telle pièce n'a pas dû plaire, et cependant elle plaît, et on se met alors à mépriser ceux qui l'aiment. On prouve aussi ' que telle pièce composée d'après tels principes doit

intéresser, et cependant, quand on veut qu'elle soit jouée, quand on lui dit lève-toi et marche, la pièce ne va pas, et il faut donc encore mépriser ceux qui ne s'amusent point d'un ouvrage composé selon les lois de l'idéal et du réel. Néanmoins il vaut infiniment mieux, pour la littérature d'un pays, que sa poétique soit fondée sur des idées philosophiques, même un peu abstraites, que sur de simples règles extérieures ; car ces règles ne sont que des barrières pour empêcher les enfants de tomber.

La haute idée de la science allemande qui s'exprime dans le livre De l'Allemagne, Mme de Staël la reçut de son commerce personnel avec Jean de Müller, les deux Humboldt, Charles Ritter et les frères Schlegel. Elle trouva les lettrés allemands particulièrement préparés à servir la vérité avec un absolu désintéressement. « Ils sont vraiment le peuple de Dieu » , s'écrie-t-elle, « ces hommes qui ne désespèrent pas encore de la race humaine et veulent lui conserver l'empire de la pensée ! » . Ce que disait Fichte de la sagesse kantienne, qu « il lui devait son caractère, jusqu'à l'effort qu'il faisait pour en avoir un », cela s'applique à toute la manière de voir de Mme de Staël relativement aux Allemands. Elle remarque avec autant de vérité que de pénétration que « quand les moralistes français sont sévères, ite le sont à un degré qui tue le caractère individuel dans l'homme 2 » ; car il est dans l'esprit de la nation d'aimer en tout l'autorité. Aussi Tenthou-

1 Mme de Staël, De V Allemagne, 3« partie, chap. 31. cl, De l'Allemagne, 3e partie, chap. 16.

Page 1