‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 26 sur 341 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

donnée par Schelling à l'architecture, avant d'accepter cette expression, qu'elle releva plus tard avec éloge.

Le 22 janvier, Jean de Müller, en route pour Berlin, arriva à Weimar. Mme de Staël le reçut comme une ancienne connaissance dont les talents extraordinaires provoquaient son admiration. Plus tard, quand il se fut rangé du côté de Napoléon, elle le jugea avec une sévérité bien rare chez elle. Le 17 ou le 19 mars, de retour de Berlin, il assista, au théâtre de Weimar, à une des premières représentations de Guillaume Tell. Quand vint l'endroit où Stauffacher raconte le meurtre du roi Albrecht, tous les assistants, tournés vers la loge où avait pris place le grand historien, applaudirent chaleureusement.

Presque en même temps que lui, le 20 janvier, Benjamin Constant était arrivé à Weimar ; le lendemain soir on donna Clavigo. Ce jour-là il vit Goethe et consigne son impression dans son Journal. « Finesse, amourpropre, irritabilité physique jusqu'à la souffrance, esprit remarquable, beau regard, figure un peu dégradée, voilà son portrait » . Puis un peu plus tard : « J'ai dîné aujourd'hui avec Gœthe, et je sens qu'un Français, même quand il n'approuve pas tout ce qui se fait dans son pays, est toujours mal à l'aise avec des étrangers. J'ai en effet avec Gœthe une gêne dans toute conversation. Quel dommage que la philosophie mystique de l'Allemagne l'ait entraîné ! Il m'a avoué que le fond de cette philosophie était le spinosisme. Les mystiques de Schelling ont en effet une grande idée de Spinosa. Mais pourquoi vouloir

allier à cela des idées religieuses ? et, qui pire est, le catholicisme? C'est, disent-ils, parce que le catholicisme est plus poétique. Et Gœthe dit : « J'aime mieux que le catholicisme me fasse du mal que si on m'empêchait de m'en servir pour rendre mes pièces plus intéressantes». L'abus de l'analogie se rencontre beaucoup chez Gœthe et surtout dans ses préventions en chimie et dans les sciences exactes ». Ailleurs : « Souper très intéressant chez Gœthe. C'est un homme plein d'esprit, de saillies, de profondeur, d'idées neuves; mais c'est le moins bon homme que je connaisse ». A propos de Faust, qu'il ne pouvait connaître que comme fragment, Benjamin Constant prononce l'étonnant jugement que voici: « Relu le Faust de Gœthe. C'est une dérision de l'espèce humaine et de tous les gens de science. Les Allemands y trouvent une profondeur inouïe ; quant à moi je trouve que cela vaut moins que Candide ; c'est tout aussi immoral, aride et desséchant, et il y a moins de légèreté, moins de plaisanteries ingénieuses et beaucoup plus de mauvais goût » . « Décidément il y a bien de la bizarrerie dans l'esprit de Gœthe », dit-il à un autre endroit, en joignant à cette appréciation un commentaire assez semblable à celui de Mme de Staël relativement à Eugénie : « Singulier système que celui de ne compter le public pour rien et de dire à tous les défauts d'une pièce : Il s'y ferai Au fait », ajoute-t-il perfidement, « je crois que Gœthe n'est pas très fâché des absurdités de Schiller » .

11 dit de Wieland : « Je cause après dîner avec lui

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