‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 252 sur 341 · CHAPITRE SIXIÈME 5 I · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME 5 I

cette élévation de désirs qui doivent triompher des penchants vulgaires auxquels notre nature nous expose *.

Le résultat par excellence d'une telle conception de la vie, c'est l'affranchissement de la douleur, une douce résignation en face de l'œuvre de destruction qui s'opère incessamment en nous et hors de nous, la faculté de l'enthousiasme, le Dem in nobis, suivant la belle définition des Grecs. Ce qui distingue les siècles n'est pas la somme des talents, mais la tendance définitive de l'époque. On ne peut toutefois qualifier d'heureux que les siècles et les hommes pénétrés par un courant d'idées élevées, qui donnent l'essor à toutes les forces de l'âme. A leurs yeux seuls se transfigurent l'art et la nature, l'honneur et le devoir, Ja patrie et l'amour. Ce n'est que pour les êtres susceptibles d'enthousiasme que Raphaël a peint, Mozart chanté, le poète tragique ébranlé l'âme jusque dans ses fondements. A ces êtres seuls se découvrent les trésors qui gisent cachés dans les plus naïves comme dans les plus hautes sensations du cœur humain. Enfin, quand on arrive à « la grande lutte », quand il faut à son tour « se présenter au combat de la mort, sans doute l'affaiblissement de nos facultés, la perte de nos espérances, cette vie si forte qui s' obscurcit, cette foule de sentiments et d'idées qui habitaient dans notre sein et que les ténèbres de la tombe enveloppent, ces intérêts, ces afîections, cette existence qui se change en fantôme avant de s'évanouir, tout cela fait mal,

* Mmc de Staël, De C Allemagne, 4e partie, chap. 1.

b 14 MADAME DE STAËL ET SON TEMPS

et l'homme vulgaire paraît, quand il expire, avoir moins à mourir ! Dieu soit béni cependant pour le secours qu'il nous prépare encore dans cet instant : nos paroles seront incertaines, nos yeux ne verront plus la lumière, nos réflexions, qui s'enchaînaient avec clarté, erreront isolées sur de confuses traces ; mais l'enthousiasme ne nous abandonnera pas, ses ailes brillantes planeront sur notre lit funèbre ; il soulèvera les voiles de la mort, il nous rappellera ces moments où, pleins d'énergie, nous avions senti que notre cœur était impérissable, et nos derniers soupirs seront peut être comme une noble pensée qui remonte vers le ciel » .

Le livre se termine par l'apostrophe connue à la France.

« 0 France ! terre de gloire et d'amour ! si l'enthousiasme un jour s'éteignait sur votre sol, si le calcul disposait de tout et que le raisonnement seul inspirât même le mépris des périls, à quoi vous serviraient votre beau ciel, vos esprits si brillants, votre nature si féconde ? Une intelligence active, une impétuosité savante vous rendraient les maîtres du monde; mais vous n'y laisseriez que la trace des torrents de sable, terribles comme les flots, arides comme le désert ! » .

Ces passages et bien d'autres semblables expliquent comme il se fit que toutes les attaques dirigées en France contre le livre De r Allemagne laissèrent intacte la popularité littéraire de son auteur. Mme de Staël fut libre de dire à ses compatriotes les choses les plus dures, de les accuser de frivolité et

Page 1