‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 253 sur 341 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

d'une estime exagérée d'eux-mêmes, de leur reprocher d'avoir perdu le courage de leur opinion et de se décider, en matière d'amour et de religion, non d'après la conviction, mais d'après la mode ' : on sentait néanmoins, en la lisant, que son cœur était resté en France, tandis que ses'pensées s'occupaient de l'Allemagne. Elle répétait aux Français de mille façons qu'ils pouvaient apprendre ce qu'ils ignoraient, que la supériorité qu'avaient sur eux les Allemands était chose susceptible d'être acquise. Mais qui remplaçait pour elle ce que la nature avait prêté à son peuple, la grâce aimable, la sûreté du goût, la clarté de l'intelligence, l'indulgence dans la supériorité, la valeur héroïque et souriante ! « C'est en vain », dit-elle, a que l'esprit juge avec impartialité le pays qui nous a vus naître ; nos affections ne s'en détachent jamais, et quand on est contraint à le quitter, l'existence semble déracinée, on se devient comme étranger à soi-même 2 ».

La découverte du pays qu'ils pensaient avoir assujetti fut si imprévue pour les Français, qu'un de leurs premiers critiques, ûussault, ne trouva à invoquer qu'un déclinatoire d'incompétence pour le livre de Mme de Staël. « Quant à la philosophie de Kant et de ses disciples », dit Suard, « je regrette le temps et le talent que Mme de Staël a perdus à l'expliquer et à l'adorer 3 ». Aucun des hommes distin-

1 Mme de Staël, De l'Allemagne, lre partie, chap. 11. 8 Mme de Staël, De l'Allemagne, ire partie, chap. 13. 3 Jules Simon, Une Académie sous le Directoire, 216. — Saint-René Taillandier, Lettres inédites, etc., 257.

gués qui avaient eu occasion, comme fonctionnaires impériaux, de connaître l'Allemagne par eux-mêmes, Beugnot, de Serre, Barante, de Broglie, n'éleva d'objection contre une semblable assertion. « Qu'eussent-ils donc voulu? », dit Mme de Staël. « L'Italie pouvait être chantée, mais il fallait raconter l'Allemagne ». Le seul Henry Beyle-Stendhal, un partisan de l'Empereur, qui parlait allemand et avait visité Weimar, s'exprima plus justement, quoique sur un ton hostile à l'égard de l'œuvre de sa compatriote. Ce tableau de l'Allemagne, dit-il, est complètement faux, et il reproduisit à l'adresse de l'auteur le reproche immérité de ne pas savoir l'allemand. Certaines remarques, cependant, attestaient son étonnante perspicacité. « Ce livre », remarquait-il, « est le meilleur ouvrage de Mme de Staël, qui pourra survivre une vingtaine d'années à ses autres écrits. Cet ouvrage tombera dès que nous aurons deux volumes bien faits sur la littérature romantique ! ». 11 lui aurait fallu attendre longtemps ces deux volumes. Vingt années plus tard, en effet, un connaisseur tel que Xavier Marmier énumérait toute une série de livres français sur l'Allemagne, en remarquant que pas un seul n'était de nature à faire oublier l'ouvrage de Mme de Staël. Un remaniement de celui-ci, avouait-il, serait toujours encore la route la meilleure pour arriver à la connaissance des choses de l'Allemagne \ Henri Heine ne pensait pas autrement

1 Stendhal, Correspondance inédite, I, 77.

2 Xavier Marmier, Préface mise en tête du livre De l 'Allemagne, dans l'édition Charpentier, Paris. Les livres qu'il

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