‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 256 sur 341 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

le profit ne fut pas le partage exclusif de Mme de Staël, que ces relations ont été. jugées par les contemporains. C'est à elle qu'on attribua la transformation survenue dans les idées de Schlegel et qu'il exprima à La Motte- Fouqué dans une lettre écrite de Genève en 1806 : « Le temps des fantaisies poétiques est passé, il faut maintenant une poésie énergique, patriotique, et les vers doivent céder la place à l'éloquence ' » . Les vieux amis de Schlegel, en le revoyant au bout de plusieurs années, le trouvèrent transformé à son avantage. Déjà à Rome, Guillaume de Humboldt l'avait trouvé « beaucoup plus doux » ; Gentz le dépeignait comme devenu « très cultivé, sociable, causeur, aisé de manières » ; Wieland écrivait à son sujet qu'il semblait n'avoir eu qu'une influence très restreinte ou même nulle sur les jugements de Mme de Staël relatifs à la littérature allemande et aux hommes qui, depuis cinquante ans, avaient le mieux mérité d'elle. Henriette Herz constate, de son côté, que c'est pendant son séjour auprès de Mme de Staël, que Guillaume Schlegel a composé ses meilleures œuvres2.

Lorsque le livre De F Allemagne tomba pour la première fois sous les yeux de Niebuhr, celui-ci exprima un jugement analogue : « Les chapitres sur Gcethe, l'Allemagne du Nord, Vienne», dit-il, « sont tout à fait excellents, et même les erreurs et les omissions notables des diverses notices prouvent que l'ouvrage n'appartient rien moins qu'à Schlegel sous le

1 * W. Hehn, Pensées sur Gœthe, 127.

2 * J. Fürst, Henriette Herz, sa vie et ses souvenirs, 207.

nom de Mme de Staël. 11 ne peut même pas l'avoir corrigé avant l'impression. Elle parle de Gœthe avec un profond respect et d'une façon extrêmement fine et perspicace, ce qui fait le plus grand honneur à ses capacités 1 ». A côté du jugement de Goethe lui-même dans ses Annales ^ que nous avons reproduit, il en existe un autre de lui, qu'on lit dans une lettre à Mme de Grotthuss, où il parle de l'œuvre de Mme de Staël comme d'un régal intellectuel. « Vous l'avez lue vous-même », dit-il, « et elle n'a pas besoin de mon appui. J'en connaissais une grande partie en manuscrit, mais je la lis toujours avec un nouvel intérêt. Le livre fait très agréablement penser, et l'on n'est jamais tenté de contredire l'auteur, bien que l'on ne soit pas toujours absolument de son avis. Tout ce qu'elle loue dans la société parisienne, on peut le louer dans son œuvre. On peut mettre l'étrange destinée de ce livre au nombre des événements surprenants de notre époque. La police française, assez intelligente pour comprendre qu'une œuvre comme celle-ci devait augmenter la confiance des Allemands en eux-mêmes, la fait prudemment mettre au pilon ; des exemplaires sauvés dorment, tandis que les Allemands s'éveillent et se sauvent sans recourir à cette incitation intellectuelle. Dans le moment actuel, le livre produit un effet étonnant. S'il avait existé plus tôt, on lui aurait imputé une influence sur les grands événements qui viennent d'avoir lieu ; mais maintenant il reste là comme une prophétie et un

1 * G. Niebuhr, Nouvelles de sa vie, I, 579. Niebuhr au docteur Hensler, Berlin, 25 janvier 1814.

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