CHAPITRE SIXIÈME
appel tardifs à la destinée, il semble même avoir été écrit il y a nombre d'années. Les Allemands s'y reconnaîtront à peine, mais ils y trouveront l'appréciation la plus exacte de l'attitude décisive qu'ils ont prise. S'ils pouvaient à cette occasion élargir leur connaissance d'eux-mêmes et faire le second pas en avant, c'est-à-dire reconnaître réciproquement leurs mérites, au lieu de continuer éternellement à se contrecarrer dans la science et dans l'art, ainsi qu'ils ont fait jusqu'ici ; s'ils pouvaient enfin agir de concert, et, après avoir triomphé de l'oppresseur étranger, triompher aussi à l'intérieur de l'esprit de parti qui les met jalousement aux prises les uns avec les autres, nul peuple vivant, alors, ne les égalerait jamais ■ » .
C'est Reinhard qui avait envoyé le manuscrit dont il est question dans cette lettre, et qu'il avait sans doute reçu de Benjamin Constant ou de Villers. C'était, dit- il, « un fragment du livre De l'Allemagne ». Gœthe lui répondit : « Comme je ne crois pas mal me connaître, je trouve là-dedans de très bons aperçus, et je puis d'autant mieux les utiliser, que l'auteur m'a dit tout cela en pleine face, et plus durement et plus vivement encore 2 ». A Henri Meyer, qui avait également reçu communication du fragment, Gœthe écrivit, lorsque parut L'Allemagne, qu'on
1 * Varnhagen von Ense, Mémoires et écrits mêlés, IV, 237 : M™c de Grolthuss et M. de Eybenberg. Gœthe à Mme de Grotthus, 17 février 1814. Voir dans le même sens une lettre à la comtesse 0' Donnell, Lettres publiées par R. Werner, 114.
2 * Gœthe et Reinhard, Correspondance, \2\, 6 décembre 1811 ; 122, 13 février 1812.
la recevait par livraisons, vraisemblablement pour en dissimuler le prix élevé et en rendre difficile la reproduction ; le tout, ajoutait -il, est semblable aux parties que nous avons lues tous deux en manuscrit. Un des hommes qui connaissent le mieux les littératures européennes, le professeur Bernays, aux yeux duquel les choses même insignifiantes en apparence ne sont pas dépourvues de valeur, a montré que Goethe s'est inspiré à deux reprises du texte du livre De /' Allemagne , et cela dans ses Pensées en prose. La première fois, c'est quand il dit : « Mythologie — luxe de croyance » . Le passage de Mme de Staël qui fait le fond de cette définition se trouve dans la page qu'elle consacre à la Lênore de Bürger. Elle dit, à propos de cette ballade fameuse, que les superstitions populaires ont toujours une analogie quelconque avec la religion dominante, et elle ajoute: « C'est un luxe de croyance qui s'attache d'ordinaire à la religion comme à l'histoire ' ». Une autre fois Goethe écrit : « Il y a aussi dans l'homme un besoin de servir, et la chevalerie des Français est un servage ». C'est là une réminiscence du tableau que trace Mme de Staël, dans son chapitre sur la Marie Stuart de Schiller, des rapports entre la reine Elisabeth et ses courtisans. « Les courtisans aussi ont, avec une reine, un genre de bassesse qui tient de la galanterie. Ils veulent se persuader qu'ils l'aiment pour lui obéir plus noblement et cacher la crainte servile d'un sujet sous le servage d'un chevalier2 ». Ce n'était
1 Mme de Staël, De l'Allemagne, 2e partie, chap. \3.
2 Mme'de Staël, De V Allemagne, 2e partie, chap. 18. —