‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 258 sur 341 · CHAPITRE SiXlÈiME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SiXlÈiME

donc pas de la part de Gœthe une simple façon de parler, quand il disait dans sa lettre à Henri Meyer que le livre de Mme de-Staël, par son contenu serré, vous forçait constamment à penser. « Elle s'est donné une peine incroyable pour se faire une idée exacte de nous autres Allemands, et elle mérite d'autant plus de louanges, qu'on voit clairement qu'elle a agité avec des hommes distingués la matière de son œuvre, tandis qu'elle ne doit qu'à elle-même ses vues et ses appréciations » .

Après un tel éloge, il ne faut guère tenir compte des propos épigrammatiques de Gentz, des plaisanteries sans sel de Rahel contre « la poule aveugle, la femme anti -musicale et qui ne prévoit rien », que Varnhagen a reproduites en les délayant pour les retirer plus tard, car lui aussi finit par comprendre que ce qui avait déterminé le succès du livre, ce n'était pas son importance littéraire1. Le vieux Knebel avait reconnu cela beaucoup plus tôt. « Si tout livre qui nous rend meilleurs est bon » , écrivait-il, « le livre de Mme de Staël l'emporte sur beaucoup d'autres 2 » . Et en ce sens il a rempli 1 a mission qu'il s'était tracée.

Un autre et singulier hommage était réservé au li-

* Michel Bernays , Annales gœlhiennes , 1885 , 336-337.

1 * G. Schlesier, Frédéric de Gentz. Lettres et feuilles confidentielles, 176. A Rahel, Vienne, 15 juin 1814. — * Correspondance entre Rahel et Varnhagen, tirée des papiers posthumes de celui-ci, III, 369, IV, 5, 13. — * Varnhagen von En se, Mémoires, VI, 138.

2 * Knebel, Œuvres posthumes, III, 89. Au chancelier de Müller, 31 mai 1824.

vre De V Allemagne . Arthur Schopenhauer, le philosophe du pessimisme, l'avait lu dès 1814. Il détestait les femmes en théorie, mai« il avait pour Mme de Staël une admiration extrême. Un de ses disciples, le Dr ü. Ascher, crut devoir appeler l'attention du maître sur le passage suivant de L Allemagne \ « L'homme parvient par la chimie comme par le raisonnement au plus haut degré de l'analyse, mais la vie lui échappe par la chimie comme le sentiment par la raison ». Et plus loin : « Quoiqu'il en soit, la volonté qui est la vie, la vie qui est aussi la volonté, renferment tout le secret de l'univers et de nousmêmes, et ce secret-là, comme on ne peut ni le nier, ni l'expliquer, il faut y arriver nécessairement par une sorte de divinatiori1 ». Schopenhauer en fut très frappé. « C'est une preuve à l'appui de mon principe fondamental » , écrit il à son correspondant. Et à l'observation de celui-ci, que le texte de Mme de Staël pouvait servir de prétexte à une accusation de plagiat, Schopenhauer répond : « Ce serait ridicule, car un système comme le mien ne saurait s'inspirer de personne ». Après sa mort, on trouva copiés de sa main plusieurs passages tirés des écrits de Mme de Staël, celui-ci entre autres, qui se trouve dans les Réflexions sur le Suicide : « On croirait en effet que la vie a pour but de renoncer à la vie. La nature physique accomplit cette œuvre par la

1 De V Allemagne, livre 3e, chap. 10, cité par le Dr D. Ascher dans un écrit remarquable : A. Schopenhauer interprèle du Faust de Gœthe, introduction, II, note. Berlin,

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