CHAPITRE SIXIEME
destruction, la nature morale par le sacrifice ' » .
Quelques années après la publication du livre, Bonstetten constatait qu'il avait opéré une sorte de révolution dans les idées des Genevois ; tous, aujourd'hui, voulaient apprendre l'allemand 2. Quand on commença, par delà l'Océan, à s'occuper de 'Gœthe, ce furent les pages consacrées à sa gloire par Mme de Staël qui frayèrent la voie. Les Polonais témoignent, de leur côté, que pour eux aussi l'impulsion vint d'elle 3. L'Américain Ticknor raconte que ses premières informations sur l'Allemagne lui furent apportées par Mmc de Staël \ et l'Anglais sir James Mackintosh nommait son livre l'œuvre la plus virile qui eût été écrite jusque là par une femme. Dans la Revue d Edimbourg, fondée en 1802,, cet éloge fut encore dépassé. La livraison de février 1813 disait, dans un long article sur le livre De la Littérature, dont une traduction anglaise avait paru l'année précédente, que Mme de Staël était très certainement la première femme écrivain de son temps. Cet article était dû à Jeffrey, le critique le plus considérable de son époque, dont la plume redoutée donnait et enlevait la célébrité littéraire.
En octobre, sir James Mackintosh publia à son tour, dans cette même revue, un compte rendu dé-
1 * E. Grisebach ; Edita et Inedita d'A. Schopenhauer, Leipzig, 1888, 107.
* * Bonstetten, Lettres à Matthisson, I, 49, 222.
8 *.Horatio White, Gœthe en Amérique. Annales gœthiennes, 1884, 222. Gœthe en Pologne, 1887, 313.
4 G. Ticknor, Life, letters and journalsy I, 9.
taillé de L Allemagne. Il y a trente ans, dit-il, Londres, où régnait une dynastie allemande, comptait vraisemblablement autant de personnes qui parlaient allemand que de personnes qui parlaient persan. Les noms de Schiller et de Goethe ne suffisaient pas à bannir d'une part l'ignorance, de l'autre le préjugé qui flétrissait la littérature allemande, comme l'alliée de la philosophie incrédule et de la politique révolutionnaire des Français. Il applaudit ensuite à la comparaison tracée par Mme de Staël entre le caractère anglais et le caractère allemand. La philosophie anglaise se propose un but pratique, destiné à servir la cause du bien-être de l'espèce. Les Allemands se préoccupent de la vérité abstraite ; ils se complaisent dans l'idéal, parce que rien, dans la réalité ambiante, ne parle à leur imagination ; ils sont plus indépendants, parce qu'ils sont moins libres. Les Anglais, au contraire, sont fiers de ce qu'ils ont, de ce qu'ils sont, de ce qu'ils peuvent encore devenir ; ils exigent l'accord entre leurs actes et leurs principes, et, en dépit de toute l'originalité de leur caractère, ils éprouvent une certaine crainte des nouveaux systèmes ; ils sont un peuple sage ; ils n'ont pas, comme les Allemands, rêvé la liberté, mais ils l'ont conquise. Par contre, ils se rapprochent bien plus que les Français de Fidéal artistique allemand, car leur génie à eux aussi est bien plus gothique que classique et aspire à un idéal romantique et chevaleresque transfiguré par l'idéalisme religieux. Milton a inspiré Klopstock ; la philosophie anglaise n'a pas trouvé moins de partisans en Allemagne qu'en Angleterre même. Le livre de