CHAPITRE SIXIÈME 53 I
la morte, celte page mélancolique : « Même dans la vie ordinaire, il serait déjà assez triste d'avoir à dire que les trois convives les plus remarquables qui se trouvaient alors réunis autour de cette table sont aujourd'hui couchés dans leurs tombeaux, et avec eux la femme qui les voyait pour la première fois, et celui qui avait été, du moins en Angleterre, la cause principale de cette rencontre. Il n'y a pourtant de cela que sept courtes années, et aucun d'entre eux n'était âgé ; de sorte qu'il n'est pas seulement triste, mais solennellement grave de nommer leurs noms, car ils nous disent combien ils étaient éphémères dans leurs grandeurs et comment nous, qui leur survivons, nous nous écroulons complètement dans le néant. Du « banquet » de ces convives devenus des immortels, je ne saurais dire que peu de chose. Qui a jamais conservé intact le souvenir des joies qu'il a goûtées? L'impression générale reste, les tons ont perdu leur couleur. En outre, j'étais encore trop jeune et trop passionné pour être entièrement juste à l'égard de mon entourage.
« Le temps, l'absence et la mort adoucissent et sanctifient tout. J'avais alors des rapports quotidiens avec les grands chefs de la vie publique. Je les respectais et les estimais, mais je les voyais, et ni la beauté ni la gloire ne résistent à cette épreuve chaque jour renouvelée. Je vis la femme dont on m'avait dit merveille ; elle justifiait ce que j'avais entendu, mais c'était une mortelle, et elle tenait de longs discours devant des hommes qui n'étaient habitués à en entendre que devant les deux Chambres.
Elle interrompait Whitbread, pérorait avec lord Lansdowne, prenait les plaisanteries de Sheridan pour une marque d'assentiment, haranguait, dissertait, et prêchait la politique anglaise devant les premiers de nos whigs, et cela dès le lendemain de son arrivée en Angleterre. Si je ne suis pas faussement informé, elle a répété ce jeu le jour suivant en face de nos torys, et eilen' a pas fait d'exception même pourle souverain l » . Mais lord Byron, « l'homme le plus séduisant de l'Angleterre»,, suivant Mme de Staël, fut à son tour captivé comme les autres. « Elle était vaine », dit-il, « mais qui aurait le droit de l'être, si ce n'avait pas été elle? » . Il sentit qu'elle « était bonne comme aucune autre femme, d'une véritable bonté de cœur 2 ». Quelques années plus tard, quand tout le monde se crut en droit de refuser l'indulgence à ce révolté, seule elle lui parla tendrement et aurait presque réussi à calmer cette nature indomptable. Dans les notes de la Fiancée d Ab (/dos, Byron loua le parallèle établi par Mme de Staël entre la peinture et la poésie. Elle le remercia par une lettre où elle le nommait le premier poète de son temps, et à laquelle il répondit qu'il avait dit ce qu'il pensait. « Ses œuvres », disait-il à propos de Corinne, « font ma joie, et elle aussi... pour une demi-heure. Ce que je ne puis souffrir, c'est sa politique, ou plutôt son changement de politique 3 » .
1 Lord Byron, Some recollections of my acquainlance with Madame de Staël, Murray's Magazine, janvier 1887, 4-5.
2 Medwin, Conversations with lord Byron, 212-213.
3 Thomas Moore, Lord Byron, Leiters, etc., 209, 237.