CHAPITRE SIXIEME
Sous cette impression absolument erronée, le fougueux romantique anglais devint paradoxal et affirma que cette Angleterre, si admirée par Mme de Staël» était faible et tombée en décadence, que sa Constitution vantée avait besoin d'une réforme, que sa puissance était menacée; un moment encore, et la ruine l'atteindrait. « Eh bien » , répondait Mme de Staël lorsque ces sarcasmes s'étaient épuisés, « et la liberté de dire tout cela, et même de le dire devant les domestiques, cette liberté, ne la comptez-vous pour rien ? « Elle nous souhaitait une petite défaite, comme antidote à notre pléthore politique », ajoute la personne qui avait été témoin de ces conversations1.
L'intérêt éveillé par Mme de Staël ne se bornait pas aux milieux littéraires et politiques. Le beau monde de Munich et de Vienne, de Saint-Pétersbourg et de Stockholm, avait plutôt vu dans sa célébrité littéraire, ainsi qu'elle-même le sentit très bien, un élément de trouble ; dans la capitale de l'Angleterre il en fut autrement. Le « lion » du jour, en 1802, avait été Byron ; l'année suivante ce fut une « lionne », miss Edgeworth ; mais elle avait déjà quitté Londres lorsque Mme de Staël y fit son entrée et devint, avec « le Cosaque » , comme disait Byron par allusion à la présence du tzar Alexandre, l'objectif de l'attention générale. Le prince-régent, la reine, la duchesse d'York ouvrirent la série ; elle
Mme de Staël à lord Byron, février 1814, British Museum, M. M. S. S. 31,037 f. XIII.
1 Miss Catherine Fanchawe, fragment de lettre inédit.
fit ensuite un séjour assez prolongé chez lord Lansdowne, à Bowood, où se trouvaient Dumont et sir* Samuel Romilly *. Bowood passait pour une des plus belles habitations de campagne de l'Europe ; son propriétaire l'avait arrangée avec un goût exquis et enrichie d'une galerie de chefs-d'œuvre. Lord Lansdowne choisissait ses hôtes non moins soigneusement que ses tableaux et utilisait les longs loisirs que lui faisait le gouvernement des torys, comme à un chef désigné du parti opposé, pour cultiver, à côté de la politique, les arts et la littérature. C'était un Mécène aussi bienveillant que fin connaisseur ; dans son habitation de Londres, un vrai palais, on montra bien des années plus tard le salon où Mme de Staël, à une de ses premières apparitions dans la société, avait appelé auprès d'elle le poète Rogers, afin de faire son entrée dans ce monde nouveau en union étroite avec la littérature. Rogers, le glacial auteur des Plaisirs de la Mémoire, passait aux yeux de tous ceux qui le connaissaient pour un ami dévoué, qui disait des choses dures à entendre, mais dont on citait les actions dévouées et charitables et qui avec des ressources limitées offrit pendant un demi-siècle, dans sa petite maison de Londres, l'hospitalité la plus cordiale à des hôtes illustres. Il pouvait raconter à Mme de Staël comment, en 1789, à Edimbourg, il avait vu Robertson et Adam Smith, et comment, la même année, il avait dîné chez La Fayette avec Condorcet. Chez lui Mme de Staël se lia
1 Sir Samuel Romilly, Memoirs of his Life, III, 119, octobre