‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 263 sur 341 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

avec Sheridan, que la mort de son ami, James Fox, avait isolé, et que les vicissitudes de la vie politique excluaient depuis 1812 du Parlement, qu'il avait tenu si longtemps sous le charme de son éloquence. Le pauvre Irlandais qui avait écrit de si bounes comédies et trouvé des mots restés fameux, était alors un homme déjà usé qui succombait à de misérables ennuis et que ceux qu'il avait si longtemps divertis, à peu d'exceptions près, laissaient mourir de faim. Rogers était parmi ces exceptions. En 1816 il sauva son ami mourant, au prix de cent cinquante livres, des poursuites de ses créanciers 1 .

A ce moment l'étoile poétique de Rogers se trouvait dans une constellation favorable, car son Chris~ tophe Colomb , publié en 1812, inspira à Byron son Giaour. « Walter Scott est incontestablement le monarque du Parnasse et le plus anglais des bardes», écrivait celui-ci en 1813 dans son Journal ; « après lui, parmi les vivants, je nommerais Rogers. Je vois en lui quelque chose de mieux que le dernier en titre de la meilleure école ; Moore et Campbell viennent en troisième ligne ». Presque aussitôt après, Rogers succomba à la dangereuse épreuve d'avoir fait paraître sa pâle Jacqueline dans le même volume qui renfermait Lara.

Mmc de Staël a connu Coleridge ; elle remarque au sujet de celui qui à la gloire du poète, du philosophe et du critique, unissait un rare talent de conversation, « qu'il était très grand dans le monologue,

1 A. Hayward, Selected Essays, I, 74 et sqq. : Samuel /?ogers.

mais n'avait aucune idée du dialogue » ». Mme de Staël lui ayant demandé s'il y avait des spectres, il répondit qu'il en avait trop vu pour y croire, à quoi Mme de Staël ajouta : « Je n'y crois pas, mais je les crains ». Campbell est fréquemment cité parmi les hôtes de cette dernière, de même que Johanna Baillie, dont les tragédies furent attribuées à Walter Scott, qui dans Marmion a célébré Fauteur, qu'il n'estimait pas moins pour ses qualités aimables que pour son rare talent. Mais lui et Thomas Moore se prononcèrent défavorablement à l'égard de Mrae de Staël, et celuici ne se fit pas présenter à elle. En décembre 1813 Walter Scott écrivait à miss Baillie qu'il ne pouvaitregretter les circonstances qui empêchaient le voyage de Mme de Staël en Ecosse ; il devait craindre, ajoutaitil, de donner une preuve de mauvais goût et de la trouver fatigante comme plusieurs de ses livres. Pour lui, il avait publié jusque-là ses poésies lyriques et ses ballades, et en 1805 le Chant du dernier ménestrel. La prophétie faite par un critique à l'occasion de ses poésies, qu'elles contenaient l'étolîe de cent romans, ne se vérifia qu'en 1814 par la publication anonyme de Waverley. La route de Mme de Staël ne se croisa ni avec la sienne ni avec celle des deux grandes romancières de leur temps, miss Austen et miss Edgeworth. James Mackintosh avait cherché à l'intéresser aux œuvres de miss Austen, mais elle lui renvoya un roman de celle-ci en observant qu'elle le trouvait vulgaire, et la tentative ne fut pas renouvelée. Elle désira en revanche faire la connaissance 1 Henry Grabb Robinson, Diaries, etc., I, 201.

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