CHAPITRE SIXIÈME
du philosophe radical William Godwin, dont le roman de Caleb William, publié en 1794, avaitobtenu d'elle une mention si flatteuse dans son livre Sur la Littérature. Entre Mme de Staël et cet énergique avocat de la démocratie anglaise, qui avait dit ce mot demeuré célèbre : « Dieu lui-même n'a pas le droit d'être un tyran », s'engagea une discussion sur Milton. Godwin défendit le dévouement du poète à la cause de Cromwell par cette raison que le protecteur n'avait été ni un tyran ni un homme cruel. « Tous les Jacobins sont ainsi », fit observer, quand il fut parti, Mme de Staël à lady Mackintosh ; « ils sont partout pour les despotes ; en France ils n'agissent guère autrement1 ».
Cette anecdote est racontée par Henry Crabb Robinson, qui depuis les jours de Weimar avait été correspondant du Times en Espagne, et qui, faisant allusion à la prédilection de sa protectrice pour les institutions anglaises, la qualifiait en ces termes : « a bigotted admirer of our government, which she considers to be perfect » . Parmi les personnalités eminentes des deux partis, elle connut surtout lord Grey, lord Harrowby, lord Erskine, Canning, lord Holland et le frère de Wellington, lord Wellesley. A Holland- House elle salua une grandeur naissante dans la personne de Brougham. Le célèbre orateur parlementaire irlandais Gurran lui fut présenté par James Mackintosh. « C'était la jonction du Rhône et de la Saône », observe lord Ryron, qui était présent; « tous deux sont si laids, que je ne pouvais m'empê-
1 Henry Crabb Robinson, Diaries, etc., I, 269, 271.
cher de m'étonner que les meilleures intelligences de France et de l'Irlande se fussent choisi de telles demeures ' ». Gurran, un excellent conteur d'anecdotes, était au fond mélancolique ; il dit à Mme de Staël qu'il ne se couchait jamais sans souhaiter de n'avoir plus à se lever; puis il parla de l'autre monde et de ceux qu'il espérait y rencontrer. « Pour moi », lui répliqua Mme de Staël, « après ceux que j'aime je voudrais voir Adam et Eve et leur demander où ils sont nés2 ». A cette même occasion elle fit la connaissance de Malthus.
Miss Berry, qui la fréquentait beaucoup et avec plaisir, disait que si l'on souhaitait voir des ministres, il fallait se rendre chez Mme de Staël, qui en était toujours entourée. Sir James Mackintosh remarque que, bien que les whigs fussent beaucoup plus rapprochés de sa manière de voir, ils lui étaient cependant devenus étrangers par suite de la nature de leur politique continentale. 11 ne pouvait en être autrement, car si l'attitude des libéraux anglais l'avait emporté, la guerre n'aurait jamais été menée abonne fin et Napoléon, par conséquent, n'aurait pas été précipité du trône. Il comptait en effet dans leurs rangs des partisans comme Fox, qui saluait les défaites de son propre gouvernement « avec une joie difficile à cacher 3 », ou comme Ganning, qui disait ouvertement que « s'il était un misérable Portugais,
1 Thomas Moore, Lord Byron, Leiters, etc., 304.
2 Henry Oabb Robinson, Diaries, etc., I, 269.
3 W. Hartpole Lecky, History of England in the XVIII Century, VI, 130-137, et notes.