CHAPITRE SIXIÈME
qu'elle mit en tête de la traduction d'un écrit du défenseur des noirs et l'appel qu'elle adressa à ce sujet aux alliés i . La traduction était un premier travail d'Àlbertine de Staël, qui eut pour récompense une plume d'or, « sa dot dans le ciel » , suivant le mot de sa mère. Auguste de Staël, qu'à Londres on trouva un peu farouche et replié sur luimême, s'enthousiasma d'une façon durable pour l'œuvre de la libération, à laquelle il se dévoua jusqu'à la fin de sa vie 2.
Dans les intervalles de cette existence agitée de Londres il se présenta encore des curieux pour demander à Mme de Staël des renseignements qu'ils auraient pu lire dans son livre. C'est ainsi que Cyrus Redding voulut savoir d'elle pourquoi les Allemands n'aspiraient pas, comme les Anglais, à la liberté politique. Elle lui donna l'explication désirée, et, au cours de l'entretien, définit la religion : «la science de l'âme » ; puis elle s'informa de la situation des cercles ouvriers. Redding lui ayant répondu que, sous l'influence corruptrice du gouvernement tory alors aux affaires, cette situation était nécessairement très mauvaise, son interlocutrice l'interrompit en s' écriant :■ « Cela peut-il arriver dans la patrie de Locke? ». « Sa patience était inépuisable », remarque Redding, qui parait avoir mis cette qualité de Mme de Staël à une rude épreuve3. Une grande jouissance pour elle, ce fut sa connaissance avec
1 Mme de Staël, Œuvres complètes, XVII, 369-382.
2 Guizot, le Globe, t. VI, n°2.
3 Cyrus Redding, Past Celebrities, II, 100, 109, 114.
Kemble et sa sœur Mr8 Siddons, dont elle put com parer le jeu dramatique à celui de Mlle Clairon et de Talma. La célèbre cantatrice Angelica Catalani enchanta à son tour les habitués du salon de Mme de Staël à Londres. Dans le courant de l'automne celleci visita lord et lady Jersey à Middleton, lord et lady Hardwicke, lord Liverpool à Coombe Wood, et d'autres demeures aristocratiques qui, aujourd'hui comme alors, cachent aux profanes l'éclat et le charme de la vie anglaise, comme les coquillages leur perle. Pour son excursion à Coombe Wood Mme de Staël avait été confiée, ainsi que les siens, à la sollicitude de sir James Mackintosh, pour lequel elle s'était prise d'une prédilection toute particulière. Celui-ci, toutefois, les dirigea mal, vers un autre endroit qui portait à peu près le même nom, et ce n'est que dans l'obscurité et à pied qu'ils atteignirent leur but. « Coombe par ci, Coombe par là, nous avons été par tous les Coombe de l'Angleterre », soupirait tout épuisée Mme de Staël, quand on se mit enfin à table. Mais elle ne devait pas parvenir à se reposer. Parmi les hôtes de lord Liverpool se trouvait M. Croker, le politique et l'essayiste, qui collabora, en 1809, à la fondation delà Quarterhj Review. Son poème sur la bataille de Talavera mérita de la part de Wellington cet éloge : « I did not think a battle could be turned to anything so entertaining ». Croker passait en Angleterre pour un des hommes qui connaissaient le mieux l'histoire de la Révolution française, et il suivait les conversations de Mme de Staël avec l'attention impitoyable du critique et de