CHAPITRE SIXIEME
l'historien. Il fut avant tout question de choses politiques et de l'admiration partagée par le continent tout entier pour l'opiniâtre force de résistance et les inépuisables ressources de l'Angleterre dans sa lutte contre Napoléon. « Les étrangers sont la postérité contemporaine » , remarqua Mme de Staël, qui répète aussi ce mot dans Dix années d exil. « Cette idée n'est pas neuve », note Croker dans son Journal ; « je l'ai trouvée depuis chez Camille Desmoulins » . Lord Liverpool ayant demandé ensuite si l'ambassadeur de France à Berlin, le comte de Ségur, était parent d'un de ses amis delà vieille famille du même nom, M"30 de Staël répondit que, sans doute, ils « étaient parents du côté des syllabes » ; et comme lord Liverpool, qui n'avait pas saisi, reprenait sa question : « Milord, ils sont du même alphabet », répliqua Mme de Staël. Cela avait un air tout à fait naturel et spontané, observe de nouveau le soupçonneux M. Croker, « et cependant cette réponse était préparée, car Mme de Staël devait savoir que les deux Ségur appartenaient à une seule et même famille ». Il lui a laissé, en revanche, le mérite d'une autre réplique. Quelqu'un se moquait des personnages officiels d'Haïti, tels que le comte de Limonade et le duc de Marmelade. « Nous autres Français nous ne sommes pas en droit de rire de ces titres », interrompit Mme de Staël, « puisque nous ne trouvons rien de ridicule dans les noms du marquis de Bouille et du duc de Bouillon * ». -
Elle avait désiré faire la connaissance du poète 1 Croker, Correspondance and Diaries, I, 336 et sqq.
Bowles, le « faiseur de sonnets », comme Byron le nommait, dont elle admirait fort le poème intitulé : Spirit of maritime Discovery. Pour répondre à ce désir, lord Lansdowne invita le poète à venir le voir à Bowood. Celui-ci habitait les environs, où il exerçait les fonctions de pasteur ; en route son cheval fit un faux pas et Bowles se blessa assez sérieusement. Mme de Staël lui ayant exprimé tous ses regrets de cet accident, il lui assura quelle pouvait se tranquilliser, qu'il aurait risqué bien plus encore « pour voir une telle curiosité » . Gela la fit rire ; on peut, dit-elle, être un grand poète, et n'avoir pas le sens commun *. Mais si Bowles avait parlé à la légère, il n'en avait pas moins exprimé un fait vrai. « A Londres », disait miss Berry, « il faut que les lions rugissent, dussent-ils en mourir ». Elle prédit que Mme de Staël se lasserait d'être appréciée presqu' exclusivement d'après la somme de jouissances qu'elle avait à offrir à des épicuriens intellectuels2. En dépit de toute son affection pour l'Angleterre, une impression de ce genre domine en effet ses lettres écrites de Londres. « J'adrnire ce pays-ci à quelques égards » , écrivait-elle à Schlegel, « je m'y plais, mais il faut en être pour le préférer à tous les autres. Nos habitudes continentales valent moins, mais nous conviennent mieux. Ce qui est admirable, c'est la sécurité, la liberté et les lumières. Lire est ici une chose nouvelle, tant il y a de vie dans les écrits ».
1 Helen Zimmern, Miss Edgeivortk. Eminent Women séries,
2 Miss Berry, Journals and Correspondence, II, 538.