CHAPITRE SIXIEME
Ce qui rendait plus difficile sa vie en Angleterre, c'est que ses enfants ne pouvaient se faire aux habitudes de ce pays, que son fils s'y ennuyait et aspirait tout naturellement à prendre sa part des événements de la guerre, que nulle perspective de situation ne s'offrait pour sa fille, alors âgée de dix- huit ans. 11 lui échappa cet aveu à Schlegel : « Il n'y a point de ressources du tout dans l'esprit de mes enfants ; ils sont éteints, singulier effet de ma flamme » . Et de Schlegel lui-même ne venaient plus de lettres depuis des mois. « Ne sentez-vous pas que votre oubli me navre l'âme? », lui disait-elle. « Il n'arrive pas une malle qui ne me coûte des nuits sans sommeil... Je suis déchirée dans ma solitude par la perte de ma confiance en votre amitié, qui était mon plus grand trésor en ce monde, et depuis la perte de mon pauvre fils je n'ai pas éprouvé un chagrin plus amer. Ces deux malheurs se mêlent... La cause pour laquelle je donnerais ma vie ne se gagnerait pas sans qu'un ami m'en félicitât. Àh ! si vous aviez besoin de moi comme j'ai besoin de vous, vous abandonnerais-je ainsi?... Je suis abîmée de spleen, quoi qu'on soit très bien pour moi... Croyez qu'en me détruisant, c'est votre propriété que vous prodiguez. Adieu. Ma santé est toujours mauvaise. Vous me regretterez un jour ». Une lettre de Schlegel lui étant bientôt parvenue, elle lui répondit : « Il est vrai qu'il faut de l'absence pour savoir tout ce qu'une personne chérie est pour vous, et sans doute que nous sommes de même ingrats envers Dieu pour la jeunesse, l'amour et la vie. Si donc je vous trouve jamais des m 35
défauts, rappelez- vous ce que j'ai souffert d'être séparée de vous et je serai douce comme un mouton... Mon ouvrage a un succès fou, mais rien de tout cela ne m'ôte un poids sur le cœur. Depuis notre séparation et la mort d'Albert je me sens isolée, l'air pèse sur moi, ma santé se détruit, enfin j'ai mal à la vie 1 ». Le meilleur de ses amis anglais était James Mackintosh. Elle lui dit un jour qu'elle avait d'autant plus besoin de lui, qu'elle souffrait douloureusement, sur la terre étrangère, du manque de souvenirs, et que sa société seule lui faisait oublier cela ; avec les autres, ajoutait- elle, je trouve en pariant anglais des idées, mais pas de paroles2 ».
Dans les Considérations, la sociabilité anglaise est dépeinte avec finesse et profondeur. Bien que l'Angleterre, y est-il dit, renferme les hommes les plus éclairés et les femmes les plus intéressantes, les jouissances que la société peut procurer ne s'y rencontrent que rarement. On est tous les jours invité à Londres h d'immenses assemblées, où l'on se coudoie comme au parterre et où il n'est jamais question d'aucun agrément de l'esprit. 11 faut une grande force physique pour traverser les salons sans être étouffé, et pour remonter dans sa voiture sans accident ; mais nulle autre supériorité n'est nécessaire dans une telle cohue. La liste des visites que reçoit
1 A. G. Schlegel, Correspondance inédite, Bibliothèque de Dresde, Mme de Staël à Schlegel, Londres, 5 octobre, 9 et 30 novembre 1813.
■ 2 Sir James Mackintosh, Memoirs of his Life, II : Madame de Staël, 1813.