‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 269 sur 341 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

une dame anglaise est quelquefois de douze cents personnes. Les hommes, en vivant beaucoup dans leurs terres, chassent ou se promènent à cheval la moitié de la journée ; ils reviennent fatigués à la maison et ne songent qu'à se reposer, quelquefois même à boire. Un tel genre de vie ne rend point propre aux agréments de la société. En Angleterre la vie politique se fait sentir dans toutes les provinces. Lorsque les intérêts de l'Etat sont du ressort de chacun, la conversation qui doit attirer le plus est celle dont les affaires publiques sont le but ; or, dans celle-là, il s'agit avant tout de l'importance réelle des choses. Aussi, en Angleterre, les femmes ne se mêlent jamais aux entretiens à voix haute ; les hommes ne les ont point habituées à prendre part à la conversation générale : quand elles se sont retirées du dîner, cette conversation n'en est que plus vive et plus animée. Une maîtresse de maison ne se croit point obligée, comme chez les Français, à conduire la conversation, et surtout à prendre garde qu'elle ne languisse. On est très résigné à ce malheur dans les sociétés anglaises, et il paraît beaucoup plus facile à supporter que la nécessité de se mettre en avant pour relever l'entretien. Les femmes, à cet égard, sont d'une extrême timidité ; car, dans un Etat libre, les hommes reprenant leur dignité naturelle, les femmes se sentent subordonnées. D'ailleurs, le bonheur des Anglais étant fondé sur la vie domestique, il ne leur conviendrait pas que leurs femmes se fissent, comme en France, une famille, de choix d'un certain nombre de personnes constamment réu-

nies. On a de la peine à se rendre parfaitement compte de ce qu'on appelle en Angleterre la mauvaise honte (shyness), c'est-à-dire cet embarras qui renferme au fond du cœur les expressions de la bienveillance naturelle ; car l'on rencontre souvent les manières les plus froides dans les personnes qui se montreraient les plus généreuses envers vous, si vous aviez besoin d'elles. Les Anglais sont mal à l'aise entre eux, au moins autant qu'avec les étrangers ; ils ne se parlent qu'après avoir été présentés l'un à l'autre : la familiarité ne s'établit que fort à la longue. Mais une fois établie, on y trouve presque invariablement la sûreté et la vérité, qui sont la base de toutes les jouissances, puisqu'elles les garantissent toutes. Vous n'avez point à craindre ces tracasseries continuelles qui, ailleurs, remplissent la vie d'inquiétudes. Ce que vous possédez en fait de liaison et d'amitié, vous ne pouvez le perdre que par votre faute, et vous n'avez jamais aucune raison de douter des expressions de bienveillance qui vous sont adressées : car les actions les surpasseront, et la durée les consacrera. On s'est plu à répéter sur le continent que les Anglais étaient impolis ; et une certaine habitude d'indépendance, une grande aversion pour la gêne, peuvent avoir donné lieu à ce jugement. En tout cas, il n'y a pas une politesse ni une protection aussi délicate que celle des Anglais pour les femmes, dans toutes les circonstances de la vie. S'agit-il d'un danger, d'un embarras, d'un service à rendre, il n'est rien qu'ils négligent pour secourir les êtres faibles '. 1 Mme de Staël, Considérations. OEuvres complètes, XIV, 264.

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