CHAPITRE SIXIÈME 54y
A elle qui n usa jamais de la permission qu'ont en Angleterre les honnêtes gens d'être, suivant son mot, ennuyeux dans un salon, on rendit à Londres cette justice que, en dépit de tout ce qu'on exigeait d'elle, elle était toujours bienveillante et modérée dans ses jugements. «Jamais méchante », dit miss Berry ; <( elle a accompli ce miracle de rendre Ward poli envers les dames et pieux envers Dieu ». M. Ward, le futur lord Dudley, était un spirituel railleur qui ne savait pas, comme Mme de Staël, ménager son prochain. Elle ressentait elle-même parfois dans le milieu le plus bienveillant, comme l'était en somme pour elle la société anglaise, l'état pénible de sa situation mal déterminée. 11 n'y a pas à s'étonner que lord Byrcn, parlant de Rocca, le nomme tout rondement Monsieur V amant. Mais de plus Mme de Staël sentait la nécessité d'invoquer, avec la douceur qui lui était propre, les bons procédés de miss Berry. « Aimez-moi avec indulgence à de certains égards », lui disait-elle un jour, « parce que vous avez su faire plus de sacrifices que moi ; mais ce qui ajoute à votre mérite, c'est que nos caractères ont plus d'analogie que nos actions » .
Avec Mackintosh, avec Robinson, elle discuta le livre dans lequel elle voulait faire pour l'Angleterre ce qu'elle avait fait pour l'Allemagne. La partie littéraire n'en a pas été écrite ; quant à la partie politique, elle forme une portion importante du troisième volume des Considérations, qui nomme l'histoire du gouvernement anglais le plus beau monument de grandeur morale qui ait été jamais élevé par des
hommes. Elle étudie dans cet esprit les destinées du peuple qui, depuis 1688, a mis une avance de cent vingt ang de perfectionnement social entre lui et le continent1.
La Révolution qui appela Guillaume 111 sur le trône est le point de départ de l'histoire moderne, et le vaisseau qui l'amena vers la côte d'Angleterre portait les destins du monde. Sur la base des droits constitutionnels s'accomplit à partir de ce moment, d'une façon continue quoique lente, la délivrance, pour les personnes, de tous les liens des préjugés de caste et de la tutelle qui aujourd'hui encore — c'est elle qui parle — empêchent le gentilhomme français d'acquérir des richesses, et irritent le bourgeois, parce que le travail de toute une vie ne lui confère pas les privilèges que le hasard de la naissance assure à d'autres dès le berceau. Ce respect des droits individuels a pour corollaire la protection que la loi anglaise accorde à l'accusé, l'institution du jury, les garanties contre les meurtres juridiques, la façon dont les criminels politiques sont protégés contre les représailles de leurs adversaires. En France, Lally- Tollendal fut exécuté injustement, et Damiens, coupable d'avoir attenté à la vie de Louis XV, mis à mort après avoir subi des tortures effroyables. En Angleterre, après trois attentats dirigés contre Georges III, on fit chaque fois grâce de la vie aux assassins, qu'on regarda comme ayant l'esprit égaré, et cela n'ébranla ni la royauté ni
1 Mme de Staël, Considérations. Œuvres complètes, XIV,