CHAPITRE SIXIEME DDl
l'amour pour le monarque. Et cependant la cour n'y distribue presque aucune faveur, et tous les honneurs publics doivent être acquis dans l'arène politique. Seule une ignorance complète de la situation peut accuser de corruption le gouvernement anglais ; ce qui n'était pas possible alors est plus impossible encore aujourd'hui, et l'honneur politique commande de renoncer complètement à tout avantage personnel, dès que le parti auquel on appartient quitte le gouvernement. Jamais on n'entend la même bouche proférer deux opinions opposées, et cependant il ne s'agit dans l'état actuel des choses, en Angleterre, que de nuances et non de couleurs. « Les torys, at-on dit, approuvent la liberté et aiment la monarchie, tandis que les whigs approuvent Ja monarchie et aiment Ja liberté ■ ». Mais entre ces deux partis il ne saurait être question de république ou de monarchie, de dynastie ancienne ou nouvelle, de liberté ou de servitude. Depuis près de cinquante ans, les membres de l'opposition n'ont pas occupé plus de trois ou quatre années le ministère ; cependant, la fidélité de parti n'a point été ébranlée parmi eux. Mme de Staël a vu des hommes de loi refuser des places de sept à huit mille livres sterling, qui ne tenaient pas môme d'une façon immédiate à la politique, seulement parce qu'ils avaient des liens d'opinion avec les amis de Fox. « Si quelqu'un », dit-elle à ce propos, « refusait chez nous une place de huit mille louis d'appointements, en vérité, sa famille se
1 Mme de Staël, Considérations. Œuvres complètes, XIV,
croirait en droit de le faire interdire juridiquement ». Les deux grands partis anglais sont le rempart de la liberté ; le despotisme est le résultat de l'unanimité, s'il n'en est pas la cause. Or, comme le pouvoir et les grâces dont il dispose ont de l'attrait pour les hommes, la liberté ne saurait exister qu'avec cette fidélité de parti qui met, pour ainsi dire, une discipline d'honneur dans les rangs des députés enrôlés sous diverses bannières ; et cette fidélité de parti consiste à ne point isoler ses intérêts personnels de ceux de ses amis politiques, et à ne pas traiter séparément avec les hommes au pouvoir. Enfin, et pour tout dire d'un mot, l'opinion règne en Angleterre, et c'est là ce qui constitue la liberté d'un Etat. Cette opinion se préoccupait depuis de longues années de la question de la réforme parlementaire, et les Considérations nous renseignent en détail à ce sujet . Elles prononcent le mot d'évolution lente, sans condamner avec trop de rigueur les abus existants, car « dans quel pays peut-il exister des élections populaires, sans qu'on cherche à captiver la faveur du peuple ? C'est précisément le grand avantage de cette institution. Il arrive alors une fois que les riches ont besoin de la classe qui, d'ordinaire, est dans leur dépendance ! ». En revanche, l'aristocratie a su pénétrer la vie politique de cet esprit chevaleresque que les nouvelles institutions ne peuvent s'assimiler, et unir l'amour de la liberté aux souvenirs du passé. Un généalogiste est en droit de trouver l'aristocratie
1 Mme de Staël, Considérations. OEuvres complètes, XIV,