‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 272 sur 341 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

anglaise plus mélangée que celle de la France ; mais la nation anglaise semble, pour ainsi dire, un corps entier de gentilshommes : la noblesse, en effet, est accessible à chaque talent et à chaque mérite. Mais cette noblesse, de quelque façon qu'elle soit acquise, n'est pas Toisive aristocratie d'un gentilhomme français, qui n'était plus rien dans l'Etat dès que le roi lui refusait sa faveur ; c'est une distinction fondée sur tous les intérêts de la nation. Et chez quel peuple au monde les services rendus sont-ils sentis et récompensés avec plus d'enthousiasme ? Quand on entre dans l'église de Westminster, toutes ces tombes consacrées aux hommes qui se sont illustrés depuis plusieurs siècles, semblent reproduire le spectacle de la grandeur de l'Angleterre parmi les morts. Les penseurs et les rois reposent sous la même voûte; là, leurs querelles sont apaisées, suivant le mot d'un poète.

Ce qui constitue les lumières d'une nation, ce sont des idées saines en politique, répandues chez toutes les classes, et une instruction générale dans les sciences et la littérature. Sous le premier de ces rapports, les Anglais n'ont point de rivaux en Europe ; sous le second, il n'y a guère que les Allemands du Nord qu'on puisse leur comparer. Encore les Anglais auraient- ils un avantage qui ne saurait appartenir qu'à leurs institutions : c'est que la première classe de la société se livre autant à l'étude que la seconde. Les grands seigneurs anglais seraient honteux de n'avoir pas reçu une éducation classique distinguée, et leurs hommes d'Etat d'ailleurs ne sauraient s'en

passer. Les institutions, dans ce pays, favorisent en effet tous les genres de progrès intellectuels ; les jurés, les administrateurs de provinces et de villes, les élections, les journaux, donnent à la nation entière beaucoup d'intérêt pour la chose publique. De là vient qu'elle est plus instruite, et qu'au hasard il vaudrait mieux causer sur des questions politiques avec un fermier anglais qu'avec la plupart des hommes, même les plus éclairés, du continent. Un pays maritime et commerçant est nécessairement plus éclairé qu'un autre ; néanmoins il reste beaucoup à faire pour donner au peuple anglais une éducation suffisante, et une grande portion de la dernière classe ne sait encore ni lire ni écrire. « La science de la liberté, si l'on peut s'exprimer ainsi, au point où elle est cultivée en Angleterre, suppose à elle seule un très haut degré de lumières. Rien n'est plus simple, quand une fois vous avez adopté les principes naturels sur lesquels cette doctrine repose ; mais il est certain toutefois que sur le continent on ne rencontre presque personne qui comprenne d'esprit et de cœur l'Angleterre. On dirait qu'il y a des vérités morales dans lesquelles il faut être né, et que le battement de cœur vous les apprend mieux que toutes les discussions théoriques 1 » . Un exemple en ce genre parle plus haut que tous les autres. En France et en Italie la littérature a atteint, au dixhuitième siècle, malgré les restrictions gênantes auxquelles on la soumettait, un degré de licence qui

1 Mme de Staël, Considérations. Œuvres complètes, XIV,

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