CHAPITRE SIXIÈME
fait horreur. En Angleterre, au contraire, grâce à la tolérance, aux institutions politiques et à la liberté de la presse, il y a plus de respect pour la religion et pour les mœurs que dans aucun autre pays de l'Europe. Des missionnaires en partent en grand nombre pour aller propager le christianisme dans les contrées où sa lumière est obscurcie ou non encore développée ; leur renoncement à tous les plaisirs, leur zèle persévérant pour faire le bien, annoncent aux hommes qu'il y a dans l'Evangile des germes de sentiments et de vertus plus féconds encore que tous ceux qu'on a vus se développer jusqu'à ce jour, et dont « les saintes fleurs sont destinées peut-être aux générations avenir >;. Pour les mêmes raisons, la poésie anglaise est restée riche, animée, et n'éprouve pas cette décadence qui menace successivement presque toutes les littératures de l'Europe. « La sensibilité et l'imagination entretiennent la jeunesse immortelle de rame »,
S'il était besoin d'une autre preuve pour démontrer que ces bienfaits sont une conséquence des institutions existantes, on la trouverait dans ce fait que, partout où ils ne sont pas enchaînés par les lois constitutionnelles, les Anglais se sont rendus coupables des mêmes abus de pouvoir que tous les autres peuples. Ce n'est que peu à peu que des hommes tels que lord Cornwallis et lord Wellesley sont parvenus à assurer à l'empire des Indes une meilleure et juste administration. L'abolition de la traite des nègres a été effectuée malgré la puissante ligue des intérêts personnels, malgré les sarcasmes et les reproches
des colons, qui traitaient Wilberforce de Jacobin. Beaucoup d'Anglais parlent avec dédain, en les qualifiant de « marchands », des habitants d'un pays qui sera bien grand un jour, l' Amérique, et s'expriment à leur sujet comme s'exprimaient précisément sur leur compte à eux les courtisans du temps de Louis XIV.
En Irlande, l'ignorance du peuple est effrayante ; mais il faut s'en prendre, d'une part, à des préjugés superstitieux, et, de l'autre, à la privation presque entière des bienfaits d'une constitution. L'Irlande n'est réunie à l'Angleterre que depuis peu d'années ; jusqu'ici elle a éprouvé tous les maux de l'arbitraire, et elle s'en est vengée souvent de la façon la plus violente. La nation étant divisée par deux religions qui forment aussi deux partis politiques, le gouvernement anglais, dejaiis Charles Ier, a tout accordé aux protestants, afin qu'ils pussent maintenir dans la soumission la majorité catholique. L'exclusion politique à laquelle les catholiques irlandais sont condamnés est contraire aux vrais principes de la justice, et il est à souhaiter qu'elle prenne fin pour le bien des deux nations sœurs.
11 n'est pas non plus dépourvu de fondement, le reproche qu'on a fait à l'Angleterre d'avoir traité la liberté comme un monopole sur lequel les autres nations ne possèdent aucun droit. 11 faudra bien qu'elle comprenne à l'avenir que son propre intérêt lui commande de défendre l'esprit de progrès contre la réaction, qui est la conséquence logique de la Révolution française et le grand danger du continent européen.