‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 274 sur 341 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

La liberté anglaise échappera-t-elle à cette action du temps qui a tout dévoré sur la terre ? La prévision humaine ne saurait pénétrer dans un avenir éloigné ; mais dans l'état actuel de l'ordre social en Angleterre, après un siècle de durée des institutions qui ont formé la nation la plus religieuse, la plus morale et la plus éclairée dont l'Europe puisse se vanter, il serait difficile de concevoir de quelle manière la prospérité du pays, c'est-à-dire sa liberté, pourrait être jamais menacée. Tout à coup la Providence a permis que l'Angleterre ait résolu le problème des monarchies constitutionnelles, et l'Amérique, un siècle plus tard, celui des républiques föderatives . Depuis cette époque, ni dans l'un ni dans l'autre de ces deux pays les tribunaux n'ont fait verser injustement une goutte de sang ; depuis soixante ans, les querelles religieuses ont cessé en Angleterre, et il n'en a jamais existé en Amérique. Enfin, le venin du pouvoir, qui a corrompu tant d'hommes depuis tant de siècles, a subi par les gouvernements représentatifs l'inoculation salutaire qui en détruit toute la malignité. Depuis la bataille de Culloden, en 1746, qu'on peut considérer comme la fin des troubles civils qui avaient commencé cent ans auparavant, on ne saurait citer un abus du pouvoir en Angleterre. Il n'est pas un citoyen honnête qui n'ait dit : Notre heureuse constitution, parce qu'il n'en est pas un qui ne se soit senti protégé par elle. Cette chimère, car c'est ainsi qu'on a toujours appelé le beau, est là, réalisée sous nos yeux. Quel sentiment, quel préjugé, quel endurcissement de tête et de cœur, peut faire qu'en se rap-

pelant ce que nous lisons dans notre histoire, on ne préfère pas les soixante années dont l'Angleterre vient de nous offrir l'exemple ? Nos rois, comme les siens, ont été tour à tour bons ou mauvais ; mais, dans aucun temps, leurs règnes n'offrent soixante ans de paix intérieure et de liberté tout ensemble *.

C'est ainsi que Mme de Staël 'jugeait de haut l'état politique du pays qui, en 1803, après tous les sacrifices que lui avait coûtés une guerre prolongée pendant vingt et un ans, lui offrit un tableau si prospère. Non seulement, pendant cette période, sa population était montée de quatorze millions à dix-neuf, mais, en même temps que la dette croissante, la richesse de la nation s'était accrue dans des proportions si inespérées, que le crédit anglais pouvait être regardé comme inépuisable. Plus encore qu'au succès de ses hommes politiques et aux victoires de ses armées et de ses flottes, cet essor inattendu était imputable aux savants et aux inventeurs, aux Watt et Davy, aux Hargreave et Crompton, aux Arkwright et Cartwright, qui conquéraient pacifiquement le domaine du commerce et de l'industrie, et, au moyen du charbon, du fer et de la vapeur, révolutionnaient le monde. En 1780, à l'heure critique où l'Angleterre était attaquée par l'Espagne, la France, la Hollande et les colonies d'Amérique, et que ses possessions des Indes étaient menacées par Heyder Ali, Necker et ses partisans lui étaient restés fidèles et n'avaient cessé de croire à la durée de sa puissance. Trente-

1 Mme de Staël, Considérations. Œuvres complètes, XIV, 352-353.

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