CHAPITRE SIXIÈME 5b I
Les questions relatives au commerce, à l'armée, aux finances, doivent être décidées d'après les diversités des pays; les bases d'une constitution restent partout les mômes. Le roi ou le président, la Chambre haute, les Communes, sont les trois éléments indispensables de toutes les constitutions représentatives. Dès que l'un d'eux est atteint aux dépens de l'autre, ou la liberté électorale lésée, l'édifice politique commence à vaciller.
La France, ajoute-t-e'le d'autre part, est arrivée à une crise où il lui faut régler sa destinée. Objecter qu'il ne lui convient pas d'être une copie, et une mauvaise copie, du gouvernement anglais, c'est là un lieu commun sans portée. Les Français devraientils, par hasard, rejeter l'usage de la boussole, parce que ce sont les Italiens qui l'ont découverte ? Mme de Staël ne croit pas que « la Providence ait placé ce beau monument de l'ordre social si près de la France seulement pour lui inspirer le regret de ne pouvoir jamais l'égaler ' ». La plainte serait d'autant moins justifiée, que la France possède les trois éléments du gouvernement représentatif. « Je ne craindrai point », continue l'auteur des Considérations, « de professer un sentiment que beaucoup de personnes appelleront aristocratique, mais dont toutes les circonstances de la Révolution française m'ont pénétré : c'est que les nobles qui ont adopté la cause du gouvernement représentatif, et par conséquent de l'égalité devant la loi, sont en général les Français
1 Mme de Staël, Considérations. Œuvres complètes, XIV, 208, 331.
les plus vertueux et les plus éclairés dont nous ayons encore à nous vanter. Ils réunissent, comme les Anglais, l'esprit de chevalerie à l'esprit de liberté ; ils ont de plus le généreux avantage de fonder leur opinion sur leurs sacrifices, tandis que le tiers- état doit nécessairement trouver son intérêt particulier dans l'intérêt général. Enfin, ils ont à supporter tous les jours l'inimitié de leur classe, quelquefois même de leur famille. On leur dit qu'ils sont traîtres à leur ordre, parce qu'ils sont fidèles à la patrie, landis que les hommes de l'extrême opposé, les démocrates sans frein de raison, ni de morale, les ont persécutés comme des ennemis de la liberté, en ne considérant que leurs privilèges, et en ne croyant pas, quoique bien à tort, à la sincérité du renoncement. Ces illustres citoyens, qui se sont volontairement exposés à tant d'épreuves, sont les meilleurs gardiens de la liberté sur lesquels un Etat puisse compter ; et il faudrait créer pour eux une chambre des pairs, quand la nécessité de cette institution, dans une monarchie constitutionnelle, ne serait pas reconnue jusqu'à l'évidence ' >> .
Restait la question de la dynastie. Depuis les défaites de 1812, « le commencement de la fin », comme Talleyrand les nommait, elle était devenue un objet de sérieuses réflexions pour les cabinets européens. Du moment où les alliés eurent franchi la frontière, elle entra dans une période aiguë. De sa solution dépendaient les destinées futures de la France.
1 Mme de Staël, Considérations. OEuvres complètes, XIV, 333-334.