CHAPITRE VU
Même à l'observateur superficiel, l'existence de Mme de Staël apparaît dominée par deux sentiments tout puissants : son amour pour son père et son antipathie pour Bonaparte. La connexité de ces sentiments a des sources profondes et s'explique par une conception philosophique que l'expérience avait mûrie.
Gomme tous ceux qui ne passent pas indifférents devant les énigmes et les conflits de l'existence, Mme de Staël, elle aussi, a souhaité sinon la suppression impossible, du moins l'adoucissement de la misère individuelle et de la souffrance humaine. Elle a travaillé à cette tâche en ce sens qu'elle voulait que la volonté des grands et des puissants de ce monde fût soumise aux mômes conditions morales que la conscience du plus pauvie de leurs sujets. Il a été dit souvent, dans le cours de cette biographie, de quelle façon elle célèbre la croyance de son père à l'identité de la morale et de la politique comme le m 'rite suprême de la vie pu-
blique de Necker, et comment elle-même s'était proposé pour but de maintenir haute et ferme cette croyance et de la répandre autour d'elle. La « sublime perfection de la liberté » lui semblait consister en ceci, « qu'elle ne peut rien faire à demi », que, lorsqu'on s'est une fois donné à elle, il faut la suivre jusqu'au bout. « Si vous voulez persécuter un seul homme dans l'Etat, la justice ne s'établira jamais pour tous 1 » . Ce qui lui fit adopter le système de la monarchie modérée, c'était la conviction que cette forme de gouvernement pouvait en quelque sorte être comparée à l'existence de l'homme de bien, dont chacune des actions est déterminée par la conscience. Lorsqu'elle entendait accuser les institutions libérales, ainsi que cela arrivait si fréquemment, des scènes cruellos qui ont déshonoré la Révolution française, elle répondait que celles-ci, n'étant que la tyrannie sous des formes populaires, n'avaient pu, par conséquent, faire aucun tort au culte de la liberté. La France eût-elle le malheur de ne pas savoir posséder le plus noble des biens, il ne faudrait pas pour cela le proscrire de la terre. « Quand le soleil disparaît de l'horizon des pays du Nord, les habitants de ces contrées ne blasphèment pas ses rayons qui luisent encore pour d'autres pays plus favorisés du ciel * ». Mais celui qui, de sa seule autorité, retardait l'heure et cachait la lumière sous le boisseau, ne trouvait point grâce devant ses yeux, fùt-il tribun du
" " Mme de Staël, Considérations. Œuvres complètes, XIII, 2 Mme de Staël, Dix années d'exil, livre 1er, chap. 1-2.