CHAPITRE SEPTIEME OÖy
éclairées par des études sincères et suivies, qui puissent avoir des idées vraies sur le gouvernement des peuples ». Et ailleurs : « Que Bonaparte fût un homme de génie transcendant à beaucoup d'égards, qui pourrait le nier? Il voyait aussi loin que la connaissance du mal peut s'étendre ; mais il y a quelque chose par delà, c'est la région du bien. Les talents militaires ne sont pas toujours la preuve d'un esprit supérieur ; beaucoup de hasards peuvent servir dans cette carrière ; d'ailleurs, le genre de coup d'oeil qu'il faut pour conduire les hommes sur le champ de bataille ne ressemble point à l'intime vue qu'exige l'art de gouverner. L'un des plus grands malheurs de l'espèce humaine, c'est l'impression que les succès de la force produisent sur les esprits ; et néanmoins il n'y aura ni liberté ni morale dans le monde, si l'on n'arrive pas à ne considérer une bataille que d'après la bonté de la cause et l'utilité du résultat, comme tout autre fait de ce monde 4 » . Peut-être une force intellectuelle et une carrière comme celles de Napoléon se dérobaient-elles à la compréhension même de la femme la plus distinguée; des triomphes et des vicissitudes tels que les siens ont mis l'imagination des hommes à une si unique épreuve, qu'en bien comme en mal la poésie a été plus équitable envers lui que l'histoire.
Mais ce qu'une femme était incomparablement mieux préparée à comprendre, c'est qu'à ce merveilleux esprit manquait la noblesse de caractère, c'est
1 Mmo de Staël, Considérations. Œuvres complètes, XIII, 242-243, 351, 378.
que Tégoïsme avait faussé sa conscience, et que lui aussi ne pouvait échapper aux conséquences de ses actes. Le résultat final donna raison à Mme de Staël, et son mérite incontestable, c'est de n'avoir jamais eu de doutes à cet égard. Le jour — et il pouvait être long — appartenait à l'Empereur ; mais le lendemain, il ne le possédait pas. Contre lui, qui avait anéanti tant d'armées, se dressaient les idées, et contre les principes il luttait vainement. Mme de Staël respira quand survint la catastrophe. Un ministre anglais lui demandait en 1813 quelle solution elle préférerait. « Je désire », répondit- elle, «que Bonaparte soit victorieux et tué». Depuis 1812 son regard était moins dirigé sur lui que sur cette France, que la démocratie égalitaire avait étendue sous ses pieds comme un tapis, et qui avait versé pour lui tout le sang de ses veines. Jusqu'au dernier moment elle nourrit l'espoir que le peuple français séparerait sa cause de la sienne. Cela n'arrivant pas, et les alliés marchant sur Paris, elle ressentit « une douleur insupportable » en même temps qu'un vif sentiment d'humiliation. « Pour la première fois depuis que Paris occupait un tel rang dans le monde », dit-elle, \ les drapeaux de l'étranger flottaient sur ses remparts ». Et la vue des Allemands, des Russes, des Cosaques, des Baskirs, campés autour de la cathédrale de Saint-Denis, lui arrache ce cri : « 0 France ! ô France ! il fallait un tyran étranger pour vous réduire à cet état ; un souverain français, quel qu'il fût, vous aurait trop aimée pour jamais vous y exposer ».