CHAPITRE SEPTIÈME 56t
Ce n'est que très difficilement et après de longs efforts quelle se résigna à la restauration des Bourbons. En janvier 1814 encore, miss Berry crut remarquer que, en ce qui concernait la France, Mme de Staël était « dans le vague de l'infini ». Mais elle revenait sans cesse sur la nécessité du gouvernement constitutionnel, et c'était prêcher en pure perte que de lui objecter que la France était préparée à un gouvernement de ce genre à peu près comme l'eût été la Turquie '.
Elle s'exprimait plus clairement dans les communications relatives aux affaires françaises qu'elle adressait au quartier-général suédois. On a d'elle, en date du 30 novembre, pendant les négociations de paix à Francfort, une lettre qu'elle écrivait à Guillaume Schlegel et qui était destinée en réalité à Bernadotte. Celui-ci continuait à suivre la tactique qui distinguait entre la cause de Napoléon et celle de la France. Tandis que, dans ses proclamations et ses bulletins militaires, il devenait toujours plus offensant pour le premier, il mettait en garde le Izar Alexandre contre le danger de passer les frontières françaises. On déchaînerait la lutte du désespoir, lui disait-il, et on se rendrait coupable d'une injustice tout aussi grande que celle pour laquelle Napoléon devait être châtié. Le prince-royal de Suède avait, après le 18 octobre, rendu des honneurs royaux à l'infortuné souverain de la Saxe, et il ne voulait pas que ni Murât ni Eugène de Beauharnais fussent, dépouillés de leur couronne. Mme de Staël
1 Miss Berry, Journal and Correspondence, III, 2.
s'appuyait sur des opinions semblables, quand elle écrivait au sujet de la disposition d'esprit qui régnait à Londres : « On a dit (prétend-on chez le prince-régent) que dans le bulletin du prince il avait eu tort de dire le roi de Saxe ; au lieu de l'électeur il avait eu tort de dire le roi de Westphalie et de parler de la barrière du Rhin pour la France ; enfin quelquesuns ont prétendu pour la première fois que le prince ménageait la France pour succéder à l'empereur Napoléon. Dites-lui ces commérages qui en valent la peine ; ils viennent des Bourbons. Je vous manderai tout ce que je saurai, mais faites-moi valoir auprès du prince. Ce que j'entends par faire valoir, c'est lui dire combien je l'aime. Ce serait trop de bonheur que — mais enfin le bon Dieu nous protégera. Peut-être ce qui manque à la France pour se débarrasser de son chef actuel, c'est ridée claire et agréable d'un lendemain. Dites cela de ma part au prince, il comprendra ce que je souhaite. Les lettres de Paris expriment de la haine de ce qui est, mais de l'ignorance de ce qui serait... J'ajoute encore des petits faits qu'il peut importer au prince de savoir. Le comte de Lieven va très souvent chez le comte d'Artois ; ils répandent le bruit qu'il y a un parti pour eux dans le midi et dans le sénat. 11 est question de les envoyer à lord Wellington. L'Angleterre a fait dire au prince du Brésil de revenir à Lisbonne ; le duc de Berry, second fils du comte d'Artois, insiste pour avoir sa fille. Un émigré en sous-ordre a dit : le prince-royal de Suède se fera sûrement Monk, car à la contre-révolution il ne peut rester sur le