CHAPITRE PREMIER b
d'idées: « Une distinction heureuse », insiste-t-il de nouveau, « est à conserver entre le sentiment religieux et les religions positives. Cette distinction éloigne la brutalité de l'athéisme en laissant toute liberté. L'athéisme dogmatique est ennemi de tout ce qui est beau et de tout ce qui est libre ». 11 eut un jour, dit-il, une conversation avec Jean de Müller sur une question intéressante : la création ou la non création du monde. « Suivant la décision prise sur cette question, la marche du genre humain paraîtrait diamétralement inverse. S'il fut créé : détérioration. S'il ne le fut pas : amélioration ».
Comme toujours, quand il se trouvait en Allemagne, il réagissait contre les choses françaises. « Il y a dans la conversation des hommes allemands, même non lettrés » , dit-il quelque part, « une sorte de bon sens et de calme qui repose et dont je sens d'autant plus le mérite que je me rapproche de la France. En quittant l'hospitalier territoire de Weimar, je vais rentrer dans un monde où je ne rencontrerai plus cette bienveillance dont j'ai contracté l'habitude. Je ne trouverai plus dans les esprits l'impartialité et l'amour du vrai qui m'ont été si agréables et si utiles en Allemagne » . Et ailleurs : « Visite de Schlichtgroll, bon petit homme de la sixième classe des hommes de lettres en Allemagne. Ici, tous les hommes de lettres quoique sans esprit ont cela de supérieur à la classe qui fait leur pendant en France, qu'ils sont très instruits et ont des idées très libérales. Schlichtgroll a sur la religion des idées plus justes et plus véritablement tolérantes que la totalité de
nos croyants et les sept huitièmes de nos philosophes ». Il dit à un autre endroit : « Les Français ne pensent qu'à faire effet ! La vérité, la vraisemblance, l'utilité, l'honnêteté, rien ne leur paraît aussi important que de faire de l'effet ». Une attaque dirigée par un journal français contre Goethe lui fait enfin écrire ceci : « J'ai lu dans Y Allgemeine Zeitung la traduction d'un morceau du Mercure sur Gœthe. On dirait que ces gens-là sont fous, si l'on ne savait que ce sont des gueux. Il y a évidemment un plan bien suivi pour établir dans les sciences^ dans les lettres, dans les comédies, dans les romans, la disposition étroite et soumise qui favorise le catholicisme. Les ennemis de la Révolution se sont instruits par leur sottise et sont aujourd'hui bien plus habiles qu'autrefois. C'est un pari de certains hommes contre l'esprit humain ; je doute qu'ils le gagnent i ».
Bien que Benjamin Constant parlât parfaitement allemand et que Mme de Staël lui facilitât l'accès auprès des célébrités de Weimar, sa présence passa assez inaperçue. Gœthe seul fait mention de lui avec bienveillance dans ses Annales. Ici encore faisait défaut à Constant la chaude sympathie qui suppléait, chez Mme de Staël, à la faculté de pénétrer, mieux qu'elle ne pouvait le faire, les choses et les idées de l'Allemagne. On remarque que, tandis qu'elle le nommait par son prénom et le traitait comme une sorte de frère cadet, il lui parlait du ton le plus res-
1 Benjamin Constant, Journal intime. Revue internationale, publiée à Rome, 10 janvier 1887, 91-96, 98, 100, 102, 103, 106.