CHAPITRE PREMIER 5g
pectueux, bien qu'il fût souvent d'uni avis opposé au sien et ne laissât passer aucune occasion de le lui dire l. Weimar avait d'ailleurs le bon goût d'accepter sans plus amples commentaires des relations envers lesquelles les mœurs allemandes de ce temps-là préparaient à l'indulgence. Sans parler d'autres personnalités ni de la situation domestique de Gœthe, il y avait alors Charlotte de Kalb, dont la vie est trop connue pour la rappeler ici, et Caroline de Wolzogen, divorcée depuis 1794 de son premier mari, M. de Beulwitz, mais remariée la même année avec le cousin dont elle portait le nom, tandis qu'à Iéna une autre Caroline, la plus forte tête de son sexe dans l'époque classique, la « femme aux trois maris » du romantisme, s'était séparée peu de mois auparavant de son second époux, Auguste-Guillaume Schlegel, pour s'unir à Schelling, pendant que Frédéric Schlegel faisait les démarches préparatoires qui conduisirent à son second mariage avec Dorothée Mendelssohn, femme du banquier Veit. Ce fut à Mrae de Staël à s'étonner en voyant que l'on changeait d'époux aussi paisiblement que s'il se fût agi d'arranger les incidents d'un drame inventé à plaisir. Elle raille finement ces singuliers types de femmes allemandes, à la fois légères et sentimentales, « exaltées sans cesse jusqu'à l'affectation et dont les doucereuses expressions effacent tout ce que l'esprit et le caractère peuvent avoir de piquant et de prononcé ; elles ne sont pas franches, sans pourtant être fausses; seulement
1 Henry Crabb Robinson, Diary, réminiscences and letters, I, 116, 118-119.
elles ne voient ni ne jugent rien avec vérité, et les événements réels passent devant leurs yeux comme de la fantasmagorie... Le bon naturel des hommes et des femmes fait qu'on ne mêle point d'amertume à ces faciles ruptures ; et comme il y a chez les Allemands plus d'imagination que de vraie passion, les événements les plus bizarres s'y passent avec une tranquillité singulière * ».
Une de ces femmes de lettres de Weimar, Caroline de Wolzogen, belle-sœur de Schiller et sa future biographe, était entrée dès 1802 en correspondance avec Mme de Staël, qui lui demandait un précepteur allemand ; cette dernière avait fait savoir, par Guillaume de Humboldt ou Brinckmann, à l'auteur du roman Agnès de FMien, que c'était le premier livre allemand qu'elle avait lu dans Foriginal et celui qui, après Werther, lui avait causé le plus vif plaisir 2. Eloge d'ailleurs en accord avec celui de la critique allemande, qui, par la bouche des frères Schlegel, attribuait à Goethe ce roman paru sans nom d'auteur en 1798. M. et Mme de Wolzogen étaient absents de Weimar à l'arrivée de Mmede Staël, et pendant ce temps Charlotte Schiller adressa à son beau-frère une lettre .où elle lui décrit ces journées d'hiver de 1804. « Nous vivons », dit-elle , « dans une perpétuelle tension d'esprit. Tandis que nos âmes seraient plutôt portées à de silencieuses méditations, force nous est faite de nous tenir sur la defensive
1 Mme de Staël, De V Allemagne, lre partie, chap. 3 : les Femmes.
* * Caroline de Wolzogen, Œuvres posthumes, II, 277.