CHAPITRE SEPTIEME 0"j I
trône. Les Anglais ont fait marcher l'armée portugaise en France sans leur demander si cela leur convenait. Du côté des Portugais il y a un peu d'ennui de la puissance anglaise trop prononcée. Vous direz tout cela au prince et je vous écrirai des petits faits de ce genre que Rehausen sûrement n'écrit pas .'... Comme j'avais fini cette lettre, voici ce qui m'est arrivé. Le comte Edouard Dillon est venu chez moi de la part du premier ministre de Louis XVII I, M. de B laças, me demander de le recevoir et de prêter ma plume et ma conversation à leur désir de remonter sur le trône. Tout ce que vous désirez, m'a-t-il dit, sera le fruit de cette condescendance. J'ai répondu que je n'y pouvais rien. 11 m'a dit que les poèmes et les journaux anglais venaient d'imprimer que j'étais la première femme du monde, (ce qui vient, il est vrai, d'être publié), et qu'à ce titre on pouvait tout. J'ai encore répondu que je ne me mêlais pas de politique — et j'en suis restée là... Mon Dieu, quelle campagne ! Adieu, cher ami, écrivezmoi pour le repos de mes nuits et le charme de mes jours. God bless you ».
Quelques semaines plus tard, Mme de Staël reprenait la plume pour dire à Schlegel : « Vous êtes tous au moment délicat, et ce que vous avez fait était plus facile que ce qui vous reste à faire. Vous voulez mettre des princes souverains en Hollande, attaquer la Suisse, attaquer la France — sans doute, tant que l'homme vit, il n'y a rien de fait, mais c'est difficile de renverser quatre-vingts millions d'hommes pour en
1 Rehausen était l'envoyé de Suède à Londres.
5j2 MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
atteindre un. Ma position ici s'améliore chaque jour, mais mon cœur n'en est que plus triste. Au reste, à quoi servirait de vous dire tout cela? Vous y intéressez-vous ? Mon livre m'a portée ici très haut, et j'en écris un ici maintenant qui sera le tableau delà France et de l'Angleterre. Que fait Benjamin ? Est il employé par votre prince? Et de grâce dites-moi si le prince est bien pour moi — il le devrait pour le zèle avec lequel je me joins à ses admirateurs etcombats les envieux ».
Mmc de Staël reçut au bout d'un long intervalle une lettre de Benjamin, «plus passionnée », dit-elle, « que dans le temps où il m'aimait le plus». Il ignorait son second mariage, et, en mars 1814, en niait encore la possibilité. 11 lui envoyait en même temps un mémoire ayant trait à la situation politique et destiné au ministère anglais, et lui promettait à bref délai une brochure : De l'esprit de conquête et dusurpation, qu'il était en train d'achever. « Non, vraiment, jene vous oublie pas », lui répondit Mme de Staël; «je voudrais le pouvoir, car je porte au fond de l'âme une douleur que les distractions peuvent apaiser un moment, mais qui se réveille dès que je suis seule. C'est celle du bonheur irrémédiablement perdu ! Si vous aviez eu le caractère de l'ami qui m'est si fidèlement dévoué, j'aurais été trop heureuse ; je ne le méritais pas. Vous revoir aurait été le réveil de mon esprit et d'une faculté d'espérance qui est pour toujours éteinte en moi avec tout le reste. Si vous ne \enezpasici, je voyagerai sur le continent. 11 me semble qu'actuellement on le peut ; mais qui sait ce