‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 282 sur 341 · CHAPITRE SEPTIÈME 5y · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME 5y

c[ue deviendra le monde ! La liberté court autant de danger d'un côté que de l'autre ; mais avant tout il est indispensable que celui qui est en dehors de la nature humaine ne gouverne pas plus longtemps. J'ai remis ici aux ministres un mémoire que m'a envoyé Schlegel ; c'était écrit comme tout ce qui vient de vous. Je ne crois pas que ce style, cette fermeté, cette clarté de langage puissent se trouver nulle part ailleurs. Vous seriez né pour le plus haut rang, si vous aviez connu la fidélité envers vous-même et envers les autres... Avez-vous vu la préface de mon livre (il s'agit de U Allemagne) et connaissez-vous l'effet de cette préface sur le continent ? Si vous vouliez vendre ici vos ouvrages, je crois pouvoir vous être utile sous ce rapport, et ce qui se référerait h l'état de choses actuel aurait beaucoup de succès. Quand je vous aurai revu, je voyagerai en Grèce. Le poème de Richard est ma dernière pensée. Ah ! Benjamin, vous avez détruit ma vie ! Depuis dix ans pas un jour ne s'est écoulé sans que mon cœur ait souffert par vous ; et cependant je vous aimais tant ! C'est cruel — laissons cela, mais je ne pourrai jamais vous pardonner, parce que je ne cesserai jamais de souffrir. Le pauvre M. de Narbonne ! il était seulement léger, mais lui aussi a couru à sa perte... Ah ! le sable mouvant de la vie est une chose pénible, et rien n'a d'existence solide que la douleur. Ecrivez-moi ' » . La pensée de poser, à la fin de l'automne 1813,

1 'Adolphe Strodtmann,Pro/îk de poètes et caractères de la littérature étrangère, II, 26-27. Mme de Staël à Benjamin Constant, Londres, 8 janvier 1814.

la candidature de Bernadette à la couronne de France, rappelle jusqu'à un certain point la tentative hasardée en 1792 en faveur de la candidature du duc de Brunswick. Mais cette pensée ne resta pas limitée à un nombre de personnes privées. Si pour un moment au moins elle occupa princes et hommes d'Etat, il faut en chercher la raison dans autre chose que des intrigues passagères. Une restauration française, en effet, menaçait tant d'intérêts, éveillait de si nombreuses appréhensions et si justifiées, que, avec une rare unanimité, bien que pour les motifs les plus divers, on la reculait aussi longtemps que possible.

Qu'elle fût odieuse aux vieux Jacobins et aux républicains, cela allait de soi. « Débourbonailler la France », comme l'avait dit un jour d'Esprémesnil, « la déroiter », comme on pouvait lire dans un cahier de 1789 \ tel restait le mot d'ordre dans le camp républicain. Personne, écrivait encore de Paris, en 1815, le comte Schlabrendorf, ne veut accepter si aisément le sot régime des fleurs de lis ; la fureur prussienne et la sottise de la coalition pourraient peut-être réaliser le miracle de jeter enfin dans les bras de leur nation les plus indignes princes de la terre 2. En tout cas, il n'y avait pas en France de parti républicain ; on confondait l'idée de ce parti avec celle du jacobinisme, et le souvenir de ce qu'avait accompli celui ci, quand il s'était trouvé à la tête de l'Etat, était de date encore trop récente,

1 A. Gherest, La chute de l'ancien régime, II, 86, 424.

2 * Caroline de Wolzogen, OEuvres posthumes, II, 97.

pour qu'il eût été possible de lui réserver une place dans les nouvelles combinaisons. Très différente se présentait la question pour ceux qui ne voulaient aucune réaction, aucun abandon des principes dans l'intérêt desquels la Révolution avajt commencé en France, et ceux-là formaient la majorité dans le pays. A cette majorité appartenaient tous ceux que la Révolution avait enrichis ou l'Empire élevés, le nombre assez grand de ceux qui se savaient compromis et craignaient pour leurs biens matériels et leur considération sociale, du moment ou l'on pouvait revendiquer contre eux d'anciens droits ; et enfin aussi les gens fidèles à leurs convictions, qui s'étaient attachés par libre choix au principe de l'égalité civique. Tous savaient que les Bourbons ne reviendraient pas seuls, mais accompagnés d'un cortège de rancunes, de prétentions et d'oppositions irréconciliables, qu'émigrés et royalistes, sauf d'imperceptibles exceptions, ne suivraient le roi qu'autant que celui-ci ferait de leur cause la sienne. Cette manière de voir fut adoptée par le tzar Alexandre : il déclara que le retour sans condition des Bourbons menacerait la liberté de conscience en France et ouvrirait l'ère des représailles. Si tard que le 17 mars, dans un entretien avec leur négociateur, le baron de Vitrolles, il posa la question de savoir si une république ne serait pas préférable au retour de l'ancienne maison régnante ^ Le 31 du même mois il s'obligea, lui çt les alliés, à respecter la constitution que la France se donnerait. Metternich suivait une autre politique. 1 Baron de Vitrolles, Mémoires, I, 118-119.

Le 10 novembre, il avait traité de « profession de foi » la conviction où il était que jamais Napoléon ne conclurait la paix \ Mais il continuait à lui en ménager la possibilité, même après que la route de Paris fut ouverte aux alliés . Si en effet on parvenait à maintenir Napoléon sur le trône grâce à Pintervention de l'Autriche, on pourrait alors utiliser son influence contre la Russie en Pologne et contre la prépondérance de la Prusse en Allemagne. Le tzar dut le pousser en avant et aussi fortifier le roi de Prusse dans la résolution de décider à Paris de la situation de la France. Celui qui contribua le plus à maintenir Alexandre dans cette disposition d'esprit, ce fut son conseiller, le général Pozzo di Borgo, un Corse qui était l'ennemi juré de Napoléon. Les événements lui vinrent en aide grâce à l'échec des négociations de Châtillon. Non seulement son égoïste aveuglement, mais le principe même de la Revolution qu'il incarnait faisait à Napoléon une obligation absolue de conserver ses conquêtes et d'assurer au moins à la France les frontières dites naturelles, encore consenties à Francfort : les Alpes, les Pyrénées et le Rhin. Une nécessité non moins impérieuse de leur situation intérieure forçait,en attendant, les alliés à mettre un terme aux attaques des Français et à les ramener dans leurs limites d'avant la Révolution2.

1 * W. Onoken, La crise des dernières négociations de paix avec Napoléon. Portefeuille historique, 1886, 4.

2 * Ranke, Hardenberg et fhistoire de l'Etat prussien, 1793-1813. Œuvres complètes, XLVII, 339. — * W. Oncken, La crise des dernières négociations de paix avec Napoléon. Portefeuille historique, 1886, 8-12.

Page 1