CHAPITRE SEPTIEME 58 I
se soumettre, car tout vaut mieux que de nouveaux troubles ; mais ils n'ont changé en rien, et encore moins ceux qui les entourent ; le pouvoir absolu de Napoléon avait l'Europe contre lui ; le leur sera raffermi par elle. Je voudrais bien causer avec vous, mais je ne voudrais pas causer de cela. C'est cependant nécessaire, car nos esprits au moins resteront toujours en sympathie l'un avec l'autre.
a Voulez vous qu'on metle votre nom sur votre œuvre ? Tout le monde le saura, excepté le public qui donne à l'écrivain son renom. Il n'est plus temps d'irriter l'opinion contre les Français, on ne les hait que trop — et quant à Y homme, quel cœur libre pourrait désirer qu'il fut renversé par des Cosaques? Les Athéniens disaient d'IIippias: Nous vous le refuserons, si vous nous le réclamez. — Il doit signer une paix humiliante, et la France doit réclamer une constitution représentative ; mais tant que les étrangers occupent le pays, pouvons-nous leur venir en aide? L'opposition ici est de mon avis, et vous savez si je hais Napoléon. Pesez mûrement ce que vous allez faire. Dans un grand ouvrage on peut tout dire ; mais pour un pamphlet, qui est un acte, il faut bien choisir son moment. Il ne faut pas parler mal des Français, quand les Russes sont à Langres. Que Dieu me bannisse plutôt de la France, que de m'y faire rentrer par le secours des étrangers 1 je vous ai dit mon opinion ; comptez dans la suite que je vous servirai avec zèle et empressement. Ecrivezmoi ; je n'ai pas cessé de vous écrire, je ne cesserai jamais de le faire. Vous m'avez fait beaucoup de mal,
et plus je vis ici, plus je vois que votre caractère n'est pas moral ; mais je respecte en vous votre talent et le sentiment qui a rempli pendant tant d'années mon cœur. Aussi serai-je toujours pour vous une amie ; vous ne devez jamais en douter.
« Quelle crise, ce moment I La liberté est la seule chose qui circule avec le sang, dans toutes les époques, dans tous les pays, dans toutes les littératures, — la liberté et ce qu'on ne peut en séparer, l'amour de la patrie. Mais quelle combinaison que celle qui nous fait trembler devant la défaite d'un tel homme! La France n'a-t-elle donc pas deux bras, l'un pour repousser les étrangers, et l'autre pour renverser la tyrannie? Pourquoi le Sénat ne ferait-il pas appel au prince de Suède pour négocier la paix? Il devrait être le Guillaume 111 de la France. Pourquoi ne lui rendez-vous pas visite? pourquoi ne pousse-t-il pas avec ses Suédois seuls une pointe vers Paris? Cela serait possible. Je Tai vu de près, et je le tiens pour le meilleur et le plus noble de tous les hommes qui peuvent régner. Je me laisse aller à causer avec vous... Le pays * n'est pas pour eux (les Bourbons), mais bien contre Bonaparte. En réalité, un armistice seul est possible avec lui. Et la France, la France, si elle aimait la liberté ! 2 »
Lues à la lumière de l'histoire du temps, ces lignes, en dépit de toute la sympathie personnelle qui
1 C'est à-dire l'Angleterre.
2 * Adolphe Slrodtmann, Profilsde poètes et caractères de la littérature étrangère, II, 27-29 Mme de Staël à Benjamin Constant, Londres, 23 janvier 1814.