CHAPITRE SEPTIEME
ne cesse de s'y faire jour pour Bernadotte, n'eu répudient pas moins ses projets relatifs à la France. A partir de ce moment il n'est plus question de ceux-ci dans la correspondance de Mme de Staël. Ce qui détermina son attitude à leur égard, ce fut l'échec de l'espoir partagé d'ailleurs par Chateaubriand, entre autres, que la Frauce, à la dernière heure, séparerait sa cause de celle de Napoléon, qu'elle arrêterait ainsi la marche des alliés et sauverait la capitale. Cela ne s'étant pas produit et l'opinion publique flottant chancelante en tous sens, selon que la fortune des armes abandonnait Napoléon ou recommençait à lui sourire ■ , le patriotisme de Mme de Staël reconnut qu'il ne restait d'autre solution que le retour de l'antique race royale. Elle seule pouvait, sans humiliation pour elle-même comme pour la nation, reprendre le gouvernement de la France de 1814 dans les conditions territoriales où elle se trouvait en 1792. Ce fait était décisif pour Mme de Staël, bien qu'elle sût que tout le reste était en suspens, et que nulle illusion sur ce que ses vues politiques avaient à attendre des Bourbons ne facilitât sa résolution2. Elle a toujours parfê avec une certaine sympathie de Louis XVUI, qu'elle a nommé « un roi favorable à la littérature » ; mais le comte d'Artois avait été l'adversaire personnel de son père, et ni le temps ni l'expérience, tout le inonde le savait, n'avaient mo-
1 Baron de Vitrolles, Mémoires, I, 96. —Henri Houssaye, La France en 1814. Revue des Deux Mondes, octobre 1887,
2MissBerry, Journal and Correspondence, III, 40-11.
difié ses idées. Si Mme de Staël se déclara en faveur
de la maison de Bourbon, ce fut son amour delà
France qui décida son choix. Benjamin Constant ne
le comprit pas. Il écrivit à Mackintosh, le 27 mars,
qu'une nation qui attente à la liberté et à l'humanité
doit être mise au banc des autres nations ' , et il
plaida une fois encore, dans des mémoires adressés
aux ministres anglais, la cause de la régence. Mme de
Staël avait bien le droit de lui répondre ceci : « Tous
me dites que je suis désintéressée dans mes vœux :
oui certes. Mais vous, vos relations ont fait de vous
un chambellan. Croyez-vous donc que Bonaparte ne
peut pas se montrer dans une réunion de princes?
Quarante batailles sont pourtant une noblesse. Je
hais l'homme, mais je qnerelle les événements, qui
me forcent à lui souhaiter du succès en ce moment.
Voulez-vous donc qu'on foule la France aux pieds?
Un homme, quel qu'il soit, trouve sa fin ; mais le sort
de la Pologne trouve t-il une fin ? Si les Français
î appelaient les Bourbons sous certaines conditions,
ce serait très bien ; mais ne voyez -vous pas qu'on
fera de vingt-cinq années un long crime et des princes
légitimes un article de foi? — J'ai lu votre mémoire,
Dieu me garde de le montrer ! — Je ne ferai rien
contre la France, je ne tournerai contre elle dans son
malheur ni la réputation que je lui dois, ni le nom
de mon père, qu'elle a aimé ; ces villages brûlés sont
sur la route où les femmes se jetaient à genoux pour
le voir passer. Vous n'êtes pas Français, Benjamin ;
vous n'avez pas sur cette terre de France tous les
1 Sir James Mackinstosh, Memoirs, II, 270.
souvenirs de votre enfance ; de là la différence entre vous et moi. Mais pourriez-vous réellement désirer voir les Cosaques dans la rue Racine ? Le tyran est en ce moment encore revêtu de la gloire militaire des Français ; mais que seraient ces Français, s'il ne leur restait plus que le souvenir de leurs actes législatifs, de leurs actions civiques? Enfin, si en 1792 vous craigniez l'invasion des étrangers, quand chaque jour on égorgeait, quand la France n'avait pas l'Europe pour ennemie, qu'est-ce donc maintenant? Je sens en moi-même que j'ai raison, parce que mon émotion est involontaire et en opposition avec mes intérêts personnels ' ».
Cette manière de voir de Mme de Staël relativement au retour des Bourbons était partagée par le baron de Stein, qui reconnaissait l'impossibilité de tout programme réactionnaire 2, et par ïalleyrand, dont la défection bien calculée fît pencher la balance. 11 devait accompagner à Blois l'impératrice-régente, Marie-Louise, et s'arrangea en sorte d'être arrêté à la barrière de Paris. « Les Bourbons sont un principe, tout le reste est une intrigue », disait-il. Vitrolles témoigne que jusqu'en mars et longtemps après encore, personne ne croyait à une restauration 3, personne, sauf les hommes d'Etat anglais, qui, contrai-
1 * Adolphe Strodtmann, Profils de poètes et caractères de la littérature étrangère, II, 29-30. Mme de Staël à Benjamin Constant, Londres, 22 mars 1814.
2 * Pertz, Vie de Stein, VI, supplément 2, 193.
3 Baron de Vitrolles, Mémoires, I, 47-48, 133, 140, 181, 312. — Viel-Castel, HistAre de la Restauration, I, 202.
rement au préjugé de leur propre pays, continuaient à croire à la légitimation historique des Bourbons, et sauf Napoléon, que guidait l'instinct de la conservation. « Les Bourbons s'en tireraient » , avait-il dit lors de la retraite de Russie. « Si j'étais mon fils » , répétait-il maintenant, « je pourrais continuer à combattre jusqu'à ce que j'eusse le dos contre les Pyrénées ». A la période extrême de son pouvoir il tentait encore d'évoquer contre Louis XV111 lombre de Favras *. Mais il ne réussit pas à s'emparer des papiers qui auraient compromis ce prince, et rien d'ailleurs n'eût été changé au résultat final. Les Mémoires de l'agent de la cause royale, le baron de Vitrolles, confiraient ce que Ton savait déjà : le comte d'Artois revenait en France dans une complète ignorance des hommes et des choses ; il était destiné à devenir la proie du premier intrigant qui s'emparerait de lui, et rempli déjà alors de ce fanatisme qui, sous la conduite du prince de Polignac, partisan de ses idées, devait, quinze ans plus tard, accomplir sa destinée. Louis XVUI possédait beaucoup plus d'habileté et savait dissimuler le caractère superficiel d'une érudition de parade sous la dignité toute royale de son attitude. La haute idée qu'il avait de ses droits ne le cédait en rien aux prétentions de son frère, et \ une question d'étiquette contrebalançait chez tous deux l'importance des décisions politiques les plus vitales 2. Mais, comme on l'a très justement
1 Droz, Histoire de Louis XVI, III, 92. — La Fayette, Mémoires, V, 346-347.
2 Baron de Vitrolles, Mémoires, II, .184.