CHAPITRE SEPTIÈME
remarqué, la situation était telle que les Bourbons pouvaient commettre vingt-cinq sottises en un jour, en supposant qu'ils n'en commissent pas cinquante [.
On les rappela, non parce qu'on les aimait ou qu'on croyait en eux % mais parce qu'ils étaient indispensables, pour le conventionnel Carnot comme pour le maréchal de l'Empire Marmont, pour les constitutionnels survivants de 1789 comme pour les sénateurs de 1814, qui avaient été nommés par Napoléon et qui n'en prononçaient pas moins sa déchéance.
Le tzar Alexandre de son côté resta fidèle à la parole donnée. En dépit de son antipathie personnelle contre les Bourbons, il consentit à leur restauration, quand elle fut réclamée officiellement par les premiers dignitaires de l'Empire, Talleyrand en tête, et par le Sénat. Mais il tint bon sur un point. Ce fut que Louis XV11I reviendrait non comme roi légitime des royalistes, mais en qualité de frère de Louis XVI choisi par la libre volonté du peuple en vertu de la Constitution rédigée par le Sénat, et qu'il devrait prêter serment à cette Constitution avant de monter sur le trône. Le 2 mai, Alexandre alla au devant du roi jusqu'à Compiègne et eut un long entretien avec lui. Plus tard, dans le salon de Mme de Staël, il dit à La Fayette, au sujet de cet entretien, qu'il aurait voulu que les Bourbons reçussent la Constitution des mains du pays, au lieu de la lui donner. « Mais », ajouta Je tzar, « une deputation du Corps législatif
1 Baron de Vitrolles, Mémoires, II, 59. 8 Id., Ibid., I, 169.
était déjà arrivée avant moi pour reconnaître le roi sans condition, et contre les deux je fus impuissant1 ».
L'entrée de Louis XVTÏI à Paris était fixée au lendemain ; mais même dans ces conditions si favorables pour le roi, elle n'était possible que si des garanties étaient données au sujet de la question constitutionnelle. C'est dans cette vue que fut publiée le 3 mai la Déclaration de Saint-Ouen — ainsi nommée du château où le monarque avait passé la dernière nuit — qui rejetait, il est vrai, le projet de Constitution du Sénat et s'exprimait avec une équivoque calculée sur des points importants, mais qui garantissait cependant, de son autorité souveraine, les principes les plus essentiels de la Charte constitutionnelle. Elle s'obligeait de plus à en soumettre le texte, avant sa publication, à une commission de membres du Sénat et du Corps législatif.
Quand, un mois plus tôt, la nouvelle de la capitulation de Paris était arrivée à Londres, on avait félicité Mme de Staël de ce que son exil était terminé. « De quoi me faites-vous compliment, je vous prie ? de es que je suis au désespoir ! » , avait-elle répondu. Elle était résolue d'abord à ne pas rentrer à Paris uussi longtemps que des troupes étrangères s'y trouveraient. « Yerriez-vous sans peine vingt-cinq ans d'efforts à jamais considérés comme vingt-cinq ans de crimes », lit-on dans une de ses dernières lettres à Charles de Villers, « les progrès de Fesprit humain condamnés, et la tyrannie méprisée comme un par- 1 * Bernhardi, Histoire de Russie, II, 824.