‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 288 sur 341 · CHAPITRE SEPTIÈME 58g · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME 58g

venu qu'il faut remplacer par un grand seigneur, le despotisme ? ! ». Mais son fils avait regagné dès le mois d'avril la capitale de la France avec Benjamin Constant, qu'il avait rencontré en route à Bruxelles, et Mmc de Staël dut s'y rendre à son tour le 8 mai, pour des affaires privées qui ne souffraient aucun délai. Elle voyagea avec le comte de Montlosier, dont elle récusait les sévères théories monarchiques, tandis que lui, au Contran e, lut avec la plus vive satisfaction les premiers chapitres des Considérations, qu'elle lui avait communiqués 2. Le 12 elle fit sa rentrée dans Paris. On la trouva pâle, le visage empreint d'une expression de souffrance, d'ailleurs point chan gée, mais mûrie et ennoblie par l'expérience et la vie. Son retour de l'exil aurait été en toute circonstance un événement. Mais dans le moment où la Charte revenait à un si grand nombre des idées dirigeantes de ses amis les constitutionnels de 1789, et où la Déclaration de Saint- Ouen avait, par une coïncidence historique, vu le jour dans l'ancienne demeure de son père, la présence de Mme de Staël à Paris prit les proportions d'un incident politique. Quelques jours après son arrivée, par un soir mémorable, elle reçut chez elle le tzar Alexandre, Charles-Auguste de Saxe -Weimar, les envoyés des puissances, beaucoup de célébrités politiques et littéraires, parmi elles les deux Humboldt, Gentz, La Fayette, Lally-Tollendal, Matthieu de Montmorency, le cousin

1 * M. Isler, Lettres posthumes de Charles dé Villers, 301. Mme de Staël à Villers, Londres, 6 avril 1814. * Bardoux, Le comte de Montlosier, 175.

de celui-ci, le duc de Laval, Sabrai! , la duche^eie Courlande. « Cela dura trois heures, avec un intérêt soutenu » , écrivit un témoin oculaire, Pictet de Rougemont, plénipotentiaire de la Suisse *.

Le tzar Alexandre déploya toute son amabilité et ne négligea pas l'occasion de s'exprimer dans un sens absolument libéral. Il manifesta tout son mépris pour Ferdinand VU, qui, retourné un peu auparavant en Espagne, avait dès le 4 mai aboli la Constitution, qu'il avait remplacée par son absolutisme étroit et d'avance condamné. Parlant de la servilité de ,a presse française, Alexandre dit qu'on ne trouverait rien de semblable en Russie. Il se plaignit de ce que ses bonnes intentions à lui n'avaient été, en France, ni comprises ni secondées. « Les Bourbons », ajouta-til, « sont remplis de tous les préjugés de l'ancien régime, non corrigés et incorrigibles. Seul le duc d'Orléans a des idées libérales ; quant aux autres, il n'y a rien à en espérer ». Il promit à Mme de Staël, qui dirigeait surtout la conversation avec lui, de demander au futur Congrès l'abolition de l'esclavage. « On ne reconnaîtra pas », remarqua Alexandre, « au chef d'un pays où existait le servage, le droit de s'entremettre pour la délivrance des esclaves ; mais je reçois chaque jour de bonnes nouvelles relatives à ]a situation intérieure de mon empire ; avec l'aide de Dieu, le servage sera aboli sous mon gouvernement même ». Il prononça ces derniers mots à haute voix en se tournant vers La Fayette, auquel Mme de

1 Pictet de Rougemont, Fragments de lettres. Bibliothèque de Genève, 1840, 63.

Page 1