CHAPITRE SEPTIÈME 59 I
Staël avait écrit de Rome, en 1805, que, tant qu'il vivrait, elle ne désespérerait pas de la race humaine1, et quelle revit avec joie. Talleyrand était également présent. 11 comptait, en faveur de leurs rapports respectifs, sur la difficulté qu'éprouvait Mme de Staël à rompre d'anciennes relations.
Wellington, qui avait reçu quelques semaines plus tôt le titre de duc, revint de Londres à Paris dans ce même mois de mai. Après sa première rencontre avec lui, Mme de Staël dit ce mot connu : « Jamais la nature n'a fait un si grand homme à si peu de frais » . « Il porte la gloire comme si ce n'était rien », ajoutait-elle. Un jour qu'elle lui demandait s'il était vrai que le lord -chancelier parlait au roi en s' agenouillant, et comment il pouvait bien faire, le vainqueur de Vittoria, chevalier accompli à l'égard des dames, se laissa tomber à genoux devant elle 2. Il parlait d'elle avec la plus grande sympathie et aurait voulu seulement la tenir à l'écart de la politique. « Mais ce n'était pas facile », racontait plus tard le « duc de fer » ; « plus d'une fois je lui ai dit : Je déteste parler politique, — ce à quoi elle répondait : Pour moi, parler politique, c'est vivre. Nous étions bons amis, et à son lit de mort elle désira encore me voir ; mais je n'étais pas alors à Paris3 ».
En 1814 il eût en effet été difficile de ne pas tou-
1 La Fayette, Mémoires, V, 309-311, 202. — * Varnbagen von Ense, Mémoires, VI, 136-140.
5 Quarterly Review, juillet 1881, 17.
3 Philipp Henry, 5e comte de Stanhope, Notes of conversations with the duke of Wellington, 295.
i>92 MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
cher à la politique. Chaque ami qu'elle revoyait remettait Mme de Staël en contact avec les événements du jour, bien que de la manière la plus différente. Le ministre de l'intérieur était l'abbé de Montesquiou, une ancienne connaissance de Mme de Staël. A cause de ses opinions royalistes, Talleyrand l'avait surnommé le « drapeau blanc » du ministère. La composition de ce ministère rappelait d'ailleurs constamment au roi que les Bourbons étaient redevables de leur rappel non aux royalistes, mais à un compromis des partis. Le ministre de la marine Malouet, qui mourut bientôt après, et le ministre des finances, le baron Louis, comptaient également parmi les amis de Mme de Staël. Dans la commission de la Constitution elle retrouva Fontanes, Boissy d'Anglas, Barbé-Marbois, et parmi les conseillers du roi, Jaucourt. Camille Jordan était arrivé à Paris en qualité de représentant de la ville de Lyon, restée fidèle à la monarchie ; Suard se réjouissait du rétablissement de l'Académie. « Je n'en saurais dire autant » , écrivait Mme de Staël à Meister ; « mais on espère que ce rétablissement fera moins de tort que l'on craignait, et que le nom et l'organisation de l'institut seront conservés ». L'abbé Morellet, qui avait jadis combattu les projets de Necker au nom de Turgot et de l'école économiste, était maintenant un vieillard de quatgevingt neuf ans, que son grand âge retenait au lit, mais qui avait conservé toute la fraîcheur et la gaieté de son esprit. Dupont de Nemours, plus jeune de dix ans, avaitété enl814membredu gouvernement provisoire, et appelé ensuite par Louis XVIII au Conseil d'Etat.